Médias

Femmes (journalistes) des années 1980

La disparition tragique d’Isabelle Nussbaum a rappelé le temps pas si lointain des premières femmes journalistes de sport. Une autre époque, même si la lutte continue

A l’heure de leur mort, combien de journalistes sportifs auront droit à quatre pages dans L’illustré? Isabelle Nussbaum a eu cette semaine ce triste privilège, comme seuls avant elle Boris Acquadro et Jean-Jacques Tillmann. Un hommage posthume et une forme de reconnaissance pour celle qui, tous les articles nécrologiques l’ont souligné, fut en 1988 la première stagiaire femme engagée au département des sports de ce qui était alors la TSR.

Elle n’y était pas la première femme journaliste. Anne-Marie Portolès (décédée en 2013 d’un cancer) la précéda de quelques mois. Jacques Deschenaux l’avait repérée lors d’un exercice face caméra au Centre romand de formation des journalistes. «Son édito sur les 20 km de Lausanne était très brillant. J’en ai aussitôt parlé à Boris Acquadro», se souvient le journaliste, chef du département des sports de 1994 à 2001.

«C’est étonnant pour une femme, non?»

«J’ai débuté en novembre 1997, par des reportages sur le volley et le basket, les deux sports que je connaissais le mieux», racontait Anne-Marie Portolès en 1996 dans le magazine interne de la RTS Notre Histoire. Sur cette archive, on peut y voir sa première apparition à l’écran, le 18 juin 1988. «Mais pourquoi avoir choisi le journalisme sportif? C’est étonnant pour une femme, non?» lui demande l’animatrice Michèle Zimmerli, avant de se reprendre: «Aïe, les féministes vont me tuer…»

Elles sont aujourd’hui six aux «sports» de la télévision: Marie-Laure Viola, Pascale Blattner, Isabelle Musy, Gaëlle Cajeux, Maud Richon et Géraldine Genetti. «Je n’ai jamais rencontré Isabelle Nussbaum à la RTS, mais j’ai grandi avec elle et je sais ce que je lui dois, affirme Gaëlle Cajeux. Pour moi, il est normal d’être femme et journaliste de sport parce que j’ai toujours eu un exemple positif sous les yeux.»

Pionnières dans un univers machiste

Il y a une trentaine d’années, elles étaient à peine plus nombreuses dans toute la Suisse romande. Outre la TSR, où Audrey Sommer rejoignit rapidement mais brièvement Portolès et Nussbaum, il y avait Laurence Bolomey au Courrier, Nadine Crausaz à l’agence Sportinformation, Evelyne Boyer au Matin, Patricia Morand à La Liberté, Helen Scott-Smith, journaliste indépendante. Et c’était à peu près tout. Une poignée de pionnières dans un univers plus que masculin. Machiste.

«Paradoxalement, c’était plus facile pour nous de débuter, soutient Helen Scott-Smith. On était peu nombreuses, les gens ne nous oubliaient pas.» Surtout une jolie blonde aux yeux bleus. Les collègues étaient moins charmés. «Toujours des critiques, rarement un compliment.» «Quand je suivais une manifestation avec un collègue, on me prenait pour sa petite amie», témoignait en 1988 à la revue Femmes suisses Evelyne Boyer, qui dut partir trouver au Matin le statut de journaliste qu’on lui refusait à La Suisse. A Fribourg, Patricia Morand peina à se faire accepter par les hockeyeurs de Gottéron. Jusqu’à ce qu’ils voient patiner cette ancienne joueuse élite.

Boire des bières et parler cru

Commentateur du tennis à la RTS, le journaliste Pascal Droz est arrivé après Isabelle Nussbaum et Anne-Marie Portolès, en 1992. «C’était particulier, parce que rare, mais elles étaient acceptées, respectées.» Trois ans plus tard, Philippe Ducarroz est frappé de ne constater «aucune différence» entre journalistes hommes et femmes. «J’ai connu des journalistes femmes qui étaient devenues des mecs – boire des bières, parler cru – pour se faire accepter. A la TSR, où l’on était plutôt en avance sur les autres télévisions européennes, il n’y avait pas besoin de ça.»

Tout n’était cependant pas idyllique. «Avec la vieille garde, il y avait des préjugés tenaces et quelques réflexes machistes, se rappelle Pascal Droz. Il faut dire que c’est un milieu assez dur. Les mecs étaient blindés face aux critiques; les filles étaient clairement plus sensibles.»

Métier en profonde mutation

Constatant l’arrivée des femmes dans le football, le journaliste Jacques Ducret posa vers la fin des années 1980 cette question qui était alors pleine de bon sens: «Et elles vont faire comment pour les interviews dans les vestiaires après le match?» A cette époque, Laurence Bolomey gérait seule la page sport du quotidien genevois Le Courrier. «J’attendais à l’extérieur, répond-elle. Parfois longtemps, du coup. Un soir, au hockey, quelqu’un m’a dit: «Vous pouvez entrer mais je ne sais pas si vous pourrez ressortir.» Je me souviens aussi d’un entraîneur de basket qui avait posé sa main sur ma cuisse. Mais après, ça s’est calmé. Quelques journalistes, dont Anne-Marie Portolès et Isabelle Nussbaum, qui avaient une forte visibilité, ont vraiment marqué le territoire.»

La question sera vite réglée. Moins de dix ans après la question de Jacques Ducret, plus aucun journaliste n’a accès aux vestiaires. Il faut désormais faire le pied de grue dans la bien nommée «zone mixte». Le métier se féminise d’autant mieux qu’il se modifie en profondeur. Tous les matchs deviennent visibles, toutes les informations deviennent accessibles. Les sportifs deviennent inaccessibles et les consultants confisquent désormais la parole autorisée. Que reste-t-il désormais aux journalistes de sport? Parler des à-côtés, poser un regard, s’intéresser à l’humain. Les femmes ne sont plus désavantagées. Au contraire…

«Ecriture féminine»

Maître-assistante à l’Institut des sciences du sport à l’Université de Lausanne (ISSUL), Lucie Schoch a défendu en 2011 une thèse de doctorat intitulée: «Journalisme sportif dans la presse quotidienne: différences et inégalités sexuées dans les carrières, pratiques et productions en Suisse romande». Pour cette somme de 700 pages, l’universitaire a étudié le contenu de près de 5000 articles parus dans la presse romande. «Il faut mettre beaucoup de guillemets lorsqu’on parle d’une «écriture féminine», mais lorsqu’on se penche sur le corpus, on voit très nettement apparaître une distinction. Les femmes traitent d’autres sujets, d’autres sports, d’autres angles journalistiques.»

Des journalistes rencontrées pour sa thèse, plusieurs lui ont «clairement dit qu’elles avaient été engagées par la rédaction en chef qui voulait ce regard féminin sur le sport, parfois contre l’avis de la rubrique, ce qui a pu créer des tensions au début.» De cette enquête, Lucie Schoch garde le souvenir «de femmes bien acceptées, à l’aise dans leur rédaction, qui aiment ce qu’elles font». Elle constate toutefois que ces journalistes sont d’autant mieux intégrées «qu’elles ne se battent pas pour traiter du foot et du hockey, qui restent des bastions masculins. Leur cahier des charges est quand même différent de celui de leurs confrères.»

Football, la chasse gardée

Ainsi, aucune femme n’a encore commenté un match de football en direct. Anne-Marie Portolès a partagé, avec Philippe Ducarroz, la succession de Boris Acquadro pour l’athlétisme. Isabelle Nussbaum s’essaya aux courses de ski alpin. «Ça n’allait pas, on n’a pas insisté», résume Jacques Deschenaux, sans en tirer de généralité. «Pascale Blattner commente parfois du hockey… Ont-elles vraiment envie de commenter le foot? Vous savez, c’est entrer dans la fosse aux lions.»

«Aujourd’hui, les filles traitent le sport comme les garçons, souligne Pascal Droz. Des journalistes comme Pascale Blattner ou Marie-Laure Viola sont très «classiques» dans leur approche.» Pour Philippe Ducarroz, «la génération qui nous a précédés ne s’était jamais posé la question des femmes journalistes de sport; la mienne a appris à vivre avec cette idée; pour l’actuelle, c’est un fait.»

Postes éphémères

Les pionnières n’en ont pas vraiment profité. A l’exception de Patricia Morand à La Liberté et d’Helen Scott-Smith (indépendante), aucune n’exerce encore dans la presse sportive. Ce fut souvent un choix, mais pas toujours. Anne-Marie Portolès fut très vite attirée par la production et le management, Isabelle Nussbaum par une écriture plus magazine. «Elle a toujours été attirée par les formats plus longs, les sujets de 20-25 minutes avec un réalisateur. Elle se sentait un peu à l’étroit au Sport», se souvient Pascal Droz.

Laurence Bolomey est partie à l’info générale, puis au Tessin comme correspondante, avant de revenir au journalisme sportif. «J’avais débuté très jeune, un peu par hasard. Là, je m’étais nourrie d’autres expériences et j’avais vraiment le sentiment d’avoir quelque chose à apporter.»

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