Quand on demande à Kaká qui est son idole, le milieu de terrain de la Seleção répond: «Jésus», avant de citer Raí et Zico. Quand il prendra sa retraite, Zé Roberto, lui, deviendra pasteur.

Qu'ont en commun Kaká, Zé Roberto, mais aussi Lúcio, Gilberto et Mineiro, à part qu'ils jouent dans la Seleção? Ils sont évangéliques et proclament ouvertement leur foi.

En Allemagne pour le Mondial, ils prient entre deux matches, assistés par un «chapelain informel», Alex Dias Ribeiro, et un pasteur, Anselmo Reichardt.

Ancien pilote de F1, Ribeiro est le gourou d'Athlètes du Christ, association qui réunit 4000 sportifs brésiliens se réclamant de diverses obédiences évangéliques. Parmi eux, des gloires passées de la Seleção, comme Silas, Muller et Taffarel. Les cinq joueurs chrétiens de l'équipe actuelle (auquel il faut ajouter Edmilson, suspendu sur blessure) ne font pas tous partie de cette association mais ils partagent son credo: vivre intensément sa foi et la propager, par le biais du «langage universel» du sport.

Depuis 1990, Alex Ribeiro accompagne la Seleção à chaque Mondial. La première fois, «à l'invitation des joueurs». Aujourd'hui, à l'initiative de l'association. L'actuel entraîneur Carlos Alberto Parreira n'y a pas vu d'objection, du moins officiellement.

Ses rencontres avec les joueurs, Ribeiro les relate sur le site internet des Athlètes du Christ (http://www.atletasdocristo.com.br). L'une d'elles se tient le 13 juin, juste avant le premier match du Brésil, contre la Croatie. Et, ô «joie et surprise», les cinq joueurs chrétiens ne furent pas les seuls à répondre à son invitation. «Cicinho, Cris, Fred, Luizão et un membre de la commission technique sont également venus, écrit-il. Nous avons prié pour le match contre la Croatie, demandant la protection [divine] contre les contusions, et la paix de l'esprit pour affronter la tension.»

Ribeiro ne sera pas le seul évangélique à «louer Dieu» pour la victoire du Brésil, obtenue grâce à un but de Kaká. Son but, le joueur lui-même a estimé le devoir au Seigneur, tandis que Renascer Em Cristo, l'Eglise néopentecôtiste à laquelle il appartient, exaltait ses «pieds apostoliques».

Au Brésil, pays très croyant et superstitieux, il est communément admis dans le milieu du football que la foi peut améliorer la performance des joueurs.

Ceux-ci ont d'ailleurs l'habitude de se signer en entrant sur le terrain... ce qu'ils font généralement du pied droit.

Les entraîneurs de la Seleção n'échappent pas à cette religiosité. L'actuel, Carlos Alberto Parreira, est un dévot de saint Antoine, dont il a emporté l'image en Allemagne. Son prédécesseur, Luiz Felipe Scolari, lui, préfère Notre-Dame de Caravaggio. En 2002, il s'est rendu à pied à son sanctuaire, dans le Rio Grande do Sul, pour la remercier d'avoir permis la conquête du cinquième titre mondial du Brésil...

Une victoire que Kaká, Edmilson et Lúcio avaient, eux, célébrée par une prière, agenouillés au milieu du terrain.

Relativement récente, la percée des évangéliques dans les stades correspond à leur rapide essor au Brésil, dû à la mouvance néopentecôtiste, qui affirme que la foi est un moyen infaillible pour réussir dans la vie.

Dans le plus grand pays catholique du monde, ils représentent désormais 15,4% de la population. Mais, pendant longtemps, «les athlètes n'étaient pas les bienvenus dans les Eglises évangéliques, qui assimilaient le sport aux jeux de hasard et l'accusaient d'éloigner le fidèle de la religion», selon Cecilia Mariz, sociologue des religions.

«C'était surtout le cas du football, qui se joue le dimanche, jour du Seigneur», renchérit Baltazar, vice-président d'Athlètes du Christ et lui-même ancien footballeur. Et les mœurs de certains joueurs, portés sur l'alcool et collectionnant les aventures, n'ont rien arrangé. L'une des Eglises pentecôtistes les plus conservatrices, l'Assemblée de Dieu, interdisait même à ses fidèles de pratiquer le foot. Un sacrilège au Brésil. C'est dans ce contexte que l'association Athlètes du Christ a été créée, en 1984, par João Leite, un footballeur.

«Il s'agissait d'évangéliser le milieu sportif, explique l'anthropologue Aírton Jungblut. Mais aussi de créer un espace où les athlètes évangéliques pourraient se réunir et prier pour que soient résolus les problèmes liés à leur carrière, puisqu'ils n'avaient pas leur place dans les Eglises.»

Les choses ont commencé à changer il y a une dizaine d'années. «Vu la popularité du foot au Brésil, les Eglises ont craint de perdre du terrain, dit Cecilia Mariz. Elles ont compris aussi que le sport aidait à soustraire les gens à l'alcool.» Et, surtout, que la célébrité des joueurs pouvait leur permettre de gagner des fidèles.

C'est la stratégie de Renascer Em Cristo, l'Eglise de Kaká, qui se livre au marketing religieux sur son site internet. «Faites comme Kaká. Venez faire partie de Renascer, une Eglise de miracles, en cliquant ici», dit le texte, qui renvoie à un formulaire d'inscription pour assister au «culte virtuel».

Rien de plus pratique, et d'abord pour le joueur lui-même, qui suit le culte sur Internet, depuis Milan, où il évolue.

L'ouverture des Eglises évangéliques aux sportifs a réduit l'influence des Athlètes du Christ.

«Jusqu'alors, la plupart des athlètes évangéliques étaient convertis grâce à notre association, raconte Silvia Mendonça, l'une de ses responsables. Aujourd'hui, ce sont surtout les Eglises qui les évangélisent, par le biais de leurs média.»

L'association ne renonce pas pour autant au prosélytisme, au cœur de la mission d'Alex Dias Ribeiro et du pasteur Anselmo.

«Il s'agit de favoriser la conversion des joueurs de la Seleção et d'apprendre à ceux qui sont déjà évangéliques comment tirer profit de la médiatisation de la Coupe du monde pour transmettre la parole de Dieu à des millions de personnes», dit Baltazar. Par exemple, en enfilant les tee-shirts à message religieux, comme «100% Jésus» qu'on voit souvent sur les joueurs.

Pour l'instant, seul Fred semble s'être montré sensible à leurs imprécations. «Nous comptons sur les prières de tous pour que la semence trouve en lui un sol fertile, résiste, croisse et donne beaucoup de fruits», lit-on sur le site de l'association.