Football

Chaque été, le festival du Fantacalcio

Durant le mercato, les unes des quotidiens sportifs italiens envoient les plus grandes stars dans les clubs de la Péninsule. La durée de vie du «scoop» ne dépasse souvent pas le temps d’impression mais après tout, c’est l’été, on s’ennuie et tout le monde y trouve son compte

Alvaro Morata a quitté cette semaine le Real Madrid pour Chelsea. Le 23 mai dernier, le quotidien sportif italien La Gazzetta dello Sport titrait pourtant: «Morata dice si al Milan» («Morata dit oui à l’AC Milan»). Une ligne de plus au palmarès du Fantacalcio, cette période de l’année où la presse sportive italienne perd une bonne partie de sa crédibilité mais pas de son intérêt. L’important, en publiant ces «fantaisies», ces rêves plus ou moins possibles, est de faire discuter encore plus les tifosi qui lisent le journal à la pause avec les collègues ou le soir au bar avec les amis.

Le football fait tellement partie de la culture populaire en Italie que trois journaux s’y consacrent quotidiennement: La Gazzetta dello Sport, la référence et le quotidien national le plus vendu toutes catégories confondues; Tuttosport, basé à Turin, qui s’intéresse surtout à la Juventus et au Torino; et Il Corriere dello Sport, basé à Rome, qui suit de près les équipes de Rome, la Fiorentina et le Napoli. «La Gazzetta», basée à Milan, avec une rédaction secondaire à Rome, réserve des pages à toutes les équipes des Series A et B.

Rumeurs, ragots et concurrence féroce

Durant l’été (la Serie A reprend le 20 août), l’actualité est rythmée par ce qu’on appelle – le terme italien s’est étendu à l’Europe entière, le mercato, le marché des transferts. Un monde de rumeurs, de ragots et de suppositions, que les trois quotidiens, poussés par une concurrence féroce, schématisent en gros caractères gras. «Et si Ibra revenait à Turin?», titrait Tuttosport au début du mois de juillet. Cet été, Wesley Sneijder a été pressenti à la Sampdoria (Gazzetta), Angel Di Maria à l’Inter (Gazzetta), Kylian Mbappé à la Juventus (TuttoSport).

Le 23 mai, La Gazzetta a même placé dans le même titre «Juve, en avant sur Schick. Di Maria est dans l’air. Et Dani Alves appelle Iniesta.» Taux de réussite: 0%. Patrik Schick (Sampdoria) a raté sa visite médicale chez les Bianconeri et semble plus proche de l’Inter. Angel Di Maria a, lui, assuré vouloir rester au PSG. Où est arrivé Dani Alves, qui n’a donc pas pu attirer son ami Andrés Iniesta à Turin.

Qu’y a-t-il donc de sérieux dans tout ça? «Chez nous, les news sont toutes vérifiées avant de sortir», nous affirme un journaliste de La Gazzetta dello Sport, qui couvre une des sette sorelle, surnom donné aux sept grandes équipes italiennes. «C’est clair qu’en été, sans le mercato il n’y aurait rien à écrire et c’est clair aussi qu’on est en concurrence. Mais bon, on essaie de faire notre travail de journaliste, c’est en cela que La Gazzetta se détache de la concurrence», explique-t-il au téléphone.

Le retour de Zlatan Ibrahimovic à la Juventus

La vraie annonce fantaisiste de cet été? «Tuttosport a fait plusieurs unes sur le retour de Zlatan Ibrahimovic à la Juventus. A La Gazzetta, on n’y croit pas trop et personnellement pour moi, ça, c’est du Fantacalcio!», nous déclare notre source. Et le gros titre sur Benzema à l’AC Milan, sorti en avril dernier? «Il n’était pas si fantaisiste, se défend-il. La nouvelle direction chinoise avait sondé beaucoup de joueurs, parmi lesquels Benzema. Il n’y a pas eu de suite mais il y avait un fond de vérité.»

La question souvent posée est celle de l’innocence de ces annonces, qui peuvent avoir un poids considérable (on l’a vu avec le cas du vrai-faux départ de Gianluigi Donnarumma de l’AC Milan) sur des négociations en cours. Car on parle quand même de relations dangereuses dans un milieu assez petit, qui regroupe agents des joueurs, dirigeants et journalistes. «On est très proche, et c’est normal, pour bien faire notre travail, explique notre source. C’est sûr que si on nous promet une nouvelle pour la semaine d’après, on est disponible pour insérer une ligne qui fasse plaisir à l’agent avec lequel on a un bon rapport. Par contre, on ne construit pas de papiers entiers sur des rumeurs ou sur des desiderata des agents ou des dirigeants.»

Obtenir un contrat plus juteux

On insiste: le travail des journalistes sportifs semble parfois être la bonne caisse de résonance pour obtenir un contrat plus juteux pour le joueur. «Je peux vous dire que ce qu’on fait, ce n’est pas du Fantacalcio. Tout est vérifié chez nous avant que cela sorte», nous dit Andrea Schiavon, journaliste à Tuttosport, qui dément que lui et ses confrères soient consciemment ou non instrumentalisés: «Les collègues qui s’occupent d’une équipe pendant le championnat le font aussi pendant la période du mercato. Ils soignent bien leurs sources, mais ils ne se font pas manipuler car ils croisent toujours ces sources pour s’assurer que ce qui leur est dit est vérifié.»

Reste le résultat final: des titres rarement confirmés par la suite, que les graphistes des journaux enrichissent par des montages photo pour mieux visualiser la potentielle recrue dans son nouveau maillot. Au début des années 1990, le Fantacalcio est aussi devenu le nom d’un jeu où les amateurs peuvent monter l’équipe virtuelle de leurs rêves. La Gazzetta dello Sport lui consacre plusieurs articles chaque semaine.

Complicité entre le monde du sport et les médias

«Le football n’est plus seulement un sport mais aussi un gros business, explique Giolo Fele, professeur de sociologie à l’Université de Trente. Autrefois, au maximum, on discutait pour savoir s’il y avait penalty ou pas. Aujourd’hui, pour étudier et analyser la tactique d’un match de foot, on va jusqu’à utiliser des drones!»

Dans ses études, le sociologue a beaucoup observé le football. «Les articles des journaux sont parfois très fantaisistes, mais pas d’une façon naïve, décode-t-il. Les journalistes subodorent quelque chose, ils l’écrivent pour en voir les conséquences. Il y a une sorte de complicité entre le monde du sport et celui des médias. Même involontairement, les journalistes ne sont pas autonomes, ils ne vivent pas dans une bulle étanche. A mon avis ce n’est pas non plus scandaleux, il ne s’agit pas de relations dangereuses mais de relations professionnelles. Dans notre pays, on voit ça aussi dans le milieu politique. Les journalistes sont très proches des hommes politiques et parfois ils sont manipulés, de façon plus ou moins consciente, par eux.» Qui croire, donc?

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