Hockey

Le feu qui consume les fils du Dragon

Lanterne rouge de National League, Gottéron reçoit Berne mardi sans ses enfants chéris, Julien Sprunger et Andreï Bykov, blessés. Un mal pour un bien? La question est taboue car à Fribourg, qui trop embrasse mal étreint

Ils auraient pu faire comme LeBron James en 2010, quand le King de la NBA avait délaissé Cleveland pour Miami. Quitter leur franchise de cœur pour s’en aller gagner des titres, puis revenir en héros et offrir à leur ville le trophée ultime. Ils auraient pu. Ils ont eu des propositions, mais les ont à chaque fois refusées. Parce que ni Julien Sprunger, ni Andreï Bykov n’avaient le désir d’être infidèles à leur club de toujours.

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En choisissant de rester dans leur ville, les deux hommes ont accepté le pesant fardeau qui en découle. Et les deux amis ne sont pas les seuls à avoir fait ce choix. Talent du mouvement juniors, Killian Mottet est revenu à Fribourg en 2013 où son contrat court jusqu’en 2023. Nathan Marchon, Ludovic Waeber ou encore Adrien Lauper sont eux aussi des produits du club.

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Arrivé au conseil d’administration en 2010, président ad interim en 2013, puis président tout court de 2014 à 2019, Michel Volet connaît plutôt bien la maison Gottéron. «C’est une situation ambiguë, raconte le Charmeysan. A Fribourg, on veut des Fribourgeois. Et ces Fribourgeois vont devoir prouver plus que les autres, parce que le sentiment d’appartenance est extrêmement fort. On devient très vite une idole et c’est dangereux. Je me souviens que pour Julien Sprunger, c’était très dur au début. Aujourd’hui, à 33 ans, il a le cuir plus épais.»

Une mission quasi divine

Pour comprendre la situation de Fribourg-Gottéron, il faut se replonger dans les livres d’histoire et revenir aux débuts des années 1990 lorsque débarquent à Saint-Léonard deux hommes qui vont changer la face du hockey suisse, Slava Bykov et Andreï Khomutov. Le magicien de Chelyabinsk et son compère ont offert à Gottéron ses plus beaux souvenirs, mais aussi ses plus grandes déceptions avec trois finales perdues consécutivement (de 1992 à 1994). Or, depuis cette époque, en patois fribourgeois, Dieu se dit Slava Bykov.

Soviétique devenu dzodzet, l’ancien soldat-joueur du CSKA Moscou connaît les attentes des suiveurs du club et l’identification des fans de Gottéron: «Je me souviens de mon retour après ma blessure à l’épaule, on me voyait comme le messie qui doit réaliser un miracle. C’est plaisant, mais c’est pesant.»

La nostalgie nourrit les fantasmes. En tant que fils du Dragon, Julien Sprunger et Andreï Bykov ont reçu le mandat du ciel et la mission presque divine de mener Fribourg à son premier titre de champion de Suisse, là où Slava Bykov et Andreï Khomutov ont échoué. Le club rejouera – et perdra – une finale, en 2013, avec comme duo magique Sprunger et Bykov. Presque un symbole.

Capitaine des Dragons depuis 2015 mais figure tutélaire depuis ses premiers coups de patin en 2003, le numéro 86 a accepté bon gré mal gré ce costume de guide. Pareil pour Bykov junior, constamment et sans doute injustement comparé à papa. «De voir Andreï passer du mouvement juniors à l’équipe première m’a rendu fier, glisse son père. Il a su faire résonner son prénom. Il est fier d’être Fribourgeois et a toujours voulu donner le meilleur. Je lui ai demandé s’il n’avait pas envie d’aller voir ailleurs. Il m’a répondu qu’il voulait gagner avec Gottéron. Je suis fier de cette fidélité, de voir des garçons comme Andreï, Julien et Killian aussi attachés à ce club. C’est une belle valeur humaine.»

«Les attentes sont surréalistes»

A Fribourg davantage qu’ailleurs, on apprécie les clubistes. Ceux que l’on a vu grandir. Ceux à qui l’on peut taper sur l’épaule à la fin des matchs. Ceux qui ne cèdent pas au chant des sirènes à la première offre venue. «Les attentes sont surréalistes, juge Michel Volet. Si un jeune du mouvement juniors commence à aligner les bonnes performances, on le voit rapidement comme le prochain Sprunger. A 15 ans! S’agissant de Bykov et Sprunger, je me dis qu’on ne les a jamais laissés être des ados. Et pour Andreï, avec son nom, l’effet a été décuplé.»

Passé par Fribourg pendant huit ans, capitaine du club de 2007 à 2009 et aujourd’hui consultant à La Télé et sur MySports, Geoffrey Vauclair a vécu de l’intérieur l’émergence des deux hommes. «Quand Andreï était en novices élites, on entendait les gens dire: «Ah c’est bon, on a retrouvé Slava», se souvient-il. Il me semble qu’on ne l’a pas laissé évoluer comme il voulait. On vit dans un monde où, pour faire des résultats, il faut prendre des décisions qui font mal. Je suis un fervent défenseur de Bykov, de Sprunger et des jeunes Fribourgeois, mais peut-être qu’il faut accepter de leur donner des rôles moins en vue avec les années. Il faut arrêter de faire dans le sentimental et dans le politique. Si aujourd’hui Fribourg est un cran en dessous de Bienne ou Lausanne par exemple, c’est à mon avis en partie pour cette raison.»

Miser local, «un écueil supplémentaire»

Si Michel Volet espère toujours voir Fribourg soulever le trophée de champion de Suisse, il souhaite ardemment que l’on encadre mieux les jeunes dans un domaine précis: «J’aimerais bien qu’on assiste ces jeunes sur le plan mental, avec un coach. Pas de manière ponctuelle mais au quotidien, que l’on sache transformer cette pression en atout et non pas comme un boulet qu’il faut traîner derrière soi.»

L’ancien président l’avoue, son plus grand regret est de ne pas avoir su convaincre Andrea Glauser de rester. Le défenseur, junior du club, a préféré poursuivre sa formation à Langnau où il s’épanouit. «Mais, finalement pour lui, c’est une bonne chose, estime-t-il. Il a quitté ce lieu où il était l’éternel apprenti. Et lorsqu’il reviendra, il aura vécu une autre expérience.»

Mais est-ce possible de viser le titre avec un noyau de joueurs formés au club? Michel Volet et Slava Bykov y croient. «C’est toutefois un écueil supplémentaire», ose l’ancien président. «Il faut investir dans le développement, note Slava Bykov. Leur inculquer les valeurs locales de fidélité et de fierté de porter le maillot. Ça peut être motivant plutôt que de chercher ailleurs la facilité.» Et le double champion olympique de conclure: «Les jeunes du cru, je les signe jusqu’à la retraite. Après, ils sont condamnés à jouer chaque partie à fond. En portant ce chandail, ils ne peuvent pas faire autrement, c’est leur destin.»

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