La télévision d’Etat éthiopienne n’aura montré Feyisa Lilesa qu’une fois, en direct. Sa médaille d’argent au marathon des Jeux olympiques de Rio a bien été mentionnée le lendemain dans les comptes rendus sportifs, mais les images de son arrivée sont passées à l’as. Les commentateurs de l’Ethiopian Broadcast Corporation en étaient même rendus, dimanche soir, à commenter le marathon, épreuve reine au pays des coureurs, sur des images du 10 000 mètres…

Ce que l’unique chaîne de télévision nationale ne voulait pas montrer, c’était un Feyisa Lilesa franchissant la ligne d’arrivée les bras croisés au-dessus de sa tête. En Ethiopie, ce geste a fait le tour du pays et des médias sociaux depuis l’automne 2015: les étudiants Oromos, originaires de la plus vaste région du pays où vit près du tiers de la population nationale, s’affichent régulièrement ainsi, défiant un pouvoir central qu’ils accusent d’autoritarisme.

En près d’un an de manifestations interdites et violemment réprimées par les autorités, Human Rights Watch (HRW) a dénombré 500 morts et des milliers d’arrestations. Le gouvernement en admettait 173 en juin dernier, d’après un recensement effectué par l’Ethiopian Human Rights Commission. «Le gouvernement éthiopien tue mon peuple, alors je me tiens aux côtés des protestants, puisque les Oromos sont mon ethnie», a déclaré dans un anglais hésitant Feyisa Lilesa, plutôt habitué à courir qu’à discourir.

Griefs démultipliés

Tout est parti d’un projet d’expansion de la capitale Addis-Abeba, située au cœur de la région Oromia. Pour les opposants au projet, il s’agissait une nouvelle fois de confisquer leurs terres aux Oromos. Au fil des mois, des manifestations et des arrestations, le mouvement s’est étendu et les griefs se sont multipliés: corruption des autorités, mauvaise gouvernance et préemption des richesses par une élite non oromo. Le retrait du projet urbain n’y a rien fait.

Arrivé au pouvoir en 1991, le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens tient le pays d’une main de fer, s’enorgueillit d’une croissance économique à deux chiffres depuis dix ans et d’une stabilité rare dans une Corne de l’Afrique agitée. Ceci lui vaut d’ailleurs un soutien certain et des critiques discrètes des Etats-Unis et des pays européens.

Récemment, les manifestations ont débordé en région amhara, dans le nord de l‘Ethiopie. Les seuls 6 et 7 août, HRW a dénombré une centaine de morts dans les deux régions. Des chiffres rejetés en bloc par le gouvernement.

A Rio, le jeune marathonien de 26 ans – marié, père de deux enfants – a-t-il conscience de l’impact de son geste, répété lors de la cérémonie de clôture? Sur les réseaux sociaux, Feyisa Lilesa, troisième aux Championnats du monde de 2011 et vainqueur de deux marathons, est passé du statut de sportif méritant à celui d’icône politique. En quelques minutes, il a porté sur la scène internationale une révolte qui ne passionnait guère au-delà des frontières éthiopiennes. En une douzaine d’heures, une campagne de crowdfunding en ligne a levé près de 40 000 dollars afin de le soutenir. «Si je rentre en Ethiopie, peut-être qu’ils me tueront, a déclaré Feyisa Lilesa, à l’issue de la course. S’ils ne me tuent pas, ils me mettront en prison. Je n’ai pas encore décidé mais je vais m’installer dans un autre pays.»

«Nos héros»

La Fédération éthiopienne d’athlétisme, déjà secouée par des suspicions de dopage de certains de ses athlètes, était injoignable hier. Dimanche soir, le porte-parole du gouvernement éthiopien, Getatchew Reda, a félicité tous les athlètes, «nos héros». Y compris Feyisa Lilesa. Hier, le ministre assurait à une radio nationale: «Bien qu’il soit impossible d’exprimer un avis politique aux Jeux olympiques, l’athlète sera bien accueilli quand il rentrera à la maison avec les autres membres de l’équipe olympique éthiopienne.» Le groupe devrait atterrir à Addis-Abeba ce soir.


La longue tradition controversée du militantisme politique aux Jeux olympiques

Feyisa Lilesa est loin d’être le premier athlète à avoir profité des Jeux olympiques pour faire passer un message. La pratique demeure pourtant contraire à la charte olympique. «Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique», stipule l’article 50, alinéa 2.

Cela n’avait déjà pas empêché Darya Safai de faire campagne à Rio. Cette Iranienne a assisté à plusieurs rencontres de volley-ball avec une banderole demandant que les femmes soient autorisées à aller assister à des matches masculins dans son pays. Elles sont interdites d’accès aux stades de football depuis 1979, et aux salles de volley-ball depuis 2012.

Le militantisme est parfois plus officiel, comme lorsque le président des Etats-Unis Barack Obama avait invité, en vue des Jeux olympiques de Sotchi, Billie Jean King, ancienne championne de tennis et militante pour les droits des homosexuels, à faire partie de la délégation américaine (elle avait renoncé pour raisons familiales). Un pied de nez à la Russie qui interdit la «propagande homosexuelle» devant mineurs.

Malgré la charte, les JO avaient une portée politique depuis longtemps déjà. L’ambition du régime nazi lors de l’édition 1936, à Berlin, était de démontrer la supériorité de la race aryenne. Dans un tel contexte, les quatre médailles d’or de Jessie Owens, athlète américain noir, avaient en elles-mêmes valeur de résistance. Son Ki-chong, lui, avait fait acte d’un militantisme délibéré. Obligé à courir sous les couleurs de l’occupant japonais, le marathonien coréen garda la tête baissée sur le podium et confia aux journalistes sa «honte» de représenter le Japon.

L’histoire la plus connue reste celle de Tommie Smith et John Carlos, médaillés du 200 m aux Jeux olympiques de Mexico en 1968, qui avaient levé un poing sur le podium pour protester contre les discriminations dont les Noirs étaient victimes aux Etats-Unis. Sous la pression du CIO, les deux hommes avaient été renvoyés chez eux, puis exclu à vie des Jeux olympiques. Mais quelques jours plus tard, Lee Evans, Larry James et Ronald Freeman réalisaient un triplé américain sur 400 m et montaient sur le podium coiffés du béret des Black Panthers sans être sanctionnés…

Lionel Pittet