Flagstaff, 72 000 habitants, son centre historique plein de cachet, sa grande université. Dans cette petite ville d’Arizona traversée par la Route 66, les fast-foods sont aussi nombreux que les motels glauques. Suivant l'endroit où l’on se trouve, on se heurte facilement à un alignement vertigineux de McDonald’s, Taco Bell, Wendy’s, Chipotle Mexican Grill, Panda Express et autres Dunkin' Donuts. Flagstaff sert de point de chute aux touristes qui viennent visiter les canyons. C’est aussi depuis un peu plus d’un an le point de départ de la nouvelle vie de Feyisa Lilesa.

Le sort des Oromos

Le destin de cet athlète éthiopien, méconnu avant le marathon olympique des Jeux de Rio, a basculé le 21 août 2016. Ce jour-là, dans un sambodrome à moitié vide, il est le deuxième à franchir la ligne d’arrivée. Mais le premier à le faire bras levés et poings fermés. Un geste pour protester contre les violences faites en Ethiopie à son ethnie, les Oromos. Ce geste, utilisé lors de manifestations anti-gouvernementales réprimées dans le sang, fait instantanément le tour du monde. Avec ses mains croisées, brandies comme si elles étaient ligotées, Feyisa a atteint son but: médiatiser une crise ignorée par la communauté internationale.

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«Le gouvernement éthiopien tue mon peuple», dénonce-t-il à Rio. Depuis novembre 2015, confirme Human Rights Watch, des centaines de manifestants oromos, qui protestaient notamment contre des menaces d’expropriation, ont été tués et des dizaines de milliers emprisonnés, parfois torturés, ou ont disparu. C’est le plus grand groupe ethnique d’Ethiopie; il représente plus de 30% de la population totale.

Feyisa dit qu’il est en danger de mort s’il rentre en Ethiopie. Son gouvernement promet qu’il ne sera pas puni. Il n’y croit pas. Son visa lui permet de rester quelques semaines au Brésil. Puis, l’attention médiatique faiblit. L’Ethiopien est un peu oublié. Jusqu’à ce qu’on découvre, via des médias américains, qu’il vit discrètement dans le nord de l’Arizona. A Flagstaff.

«Tout me manque. Vous ne pouvez pas vous imaginer»

Pour entrer en contact avec Feyisa, il a fallu se lancer dans un véritable jeu de l’oie et s’armer de beaucoup de patience. Les mails, le téléphone, Skype, ce n’est visiblement pas son truc. Il ne répond pas. Il a fallu passer par Federico Rosa, son agent italien, puis par un coach éthiopien – qui eux aussi ne parviennent souvent pas à le joindre pendant plusieurs jours d’affilée – pour enfin, après des semaines de quête, pouvoir lui parler.

Feyisa a 27 ans, mais il en paraît facilement dix de plus. Il s’exprime dans un anglais encore hésitant. Il n’est visiblement pas le plus heureux des hommes à Flagstaff. L’athlète est bien sûr reconnaissant envers les Etats-Unis qui l’ont accueilli, mais la nostalgie de l’Ethiopie, le mal du pays sont plus forts que tout. «Tout me manque, confie-t-il, à peine rentré d’un entraînement. Mon père, ma mère, mes trois frères, mes quatre sœurs, mon peuple, le climat, la nourriture, les odeurs. Tout. Vous ne pouvez même pas vous imaginer.»

Il porte la fierté de son peuple jusque sur son épaule droite: un tatouage en couleurs, un arbre au large feuillage. Un odaa, souvent utilisé comme arbre à palabres, qui symbolise la paix chez les Oromos.

Un geste décidé trois mois avant Rio

Le 21 août 2016, quand Feyisa Lilesa remporte la médaille d’argent du marathon masculin à Rio, il sait qu’il ne la ramènera jamais à la maison. Le geste de défiance, il l’a répété quatre fois, la mine grave et le cœur serré. Il a aussi refusé de s’enrouler dans le drapeau éthiopien. Il est contraint de s’exprimer devant la presse dans son mauvais anglais: l’interprète éthiopien refuse de l’aider. A Addis-Abeba, sa famille regarde la scène à la télévision, interloquée.

Quand on défend une cause, il faut savoir faire des sacrifices

«J’avais décidé de faire ce geste trois mois avant Rio. Mais il me fallait absolument une médaille pour attirer suffisamment d’attention médiatique», raconte aujourd’hui l’athlète. «Je n’en ai parlé à personne. Mes parents ne savaient rien. Ma femme et mes enfants non plus. Si je leur avais fait part de mes plans, ils auraient été submergés par l’émotion. Ils m’auraient probablement empêché de partir.» Personne, à part lui, n’est au courant de son projet au moment où il quitte les siens pour s’envoler pour le Brésil. «Quand on défend une cause, il faut savoir faire des sacrifices», dit-il, la voix grave.

La délégation des athlètes éthiopiens rentre à Addis-Abeba; sa place dans l’avion reste vide. Federico Rosa, son agent depuis trois ans, se répand en déclarations approximatives. Il ne sait en fait pas vraiment ce que Feyisa a en tête. L’athlète laisse entendre qu’il pourrait s’installer au Kenya ou aux Etats-Unis. Le Secrétariat d’Etat américain se tait. En Ethiopie, c’est le black-out total. Les membres de l’équipe olympique sont accueillis comme des rois, mais jamais la médaille de Feyisa, l’une des huit remportées par l’Ethiopie, n’est évoquée.

Un ami meurt brûlé dans une prison

S’ensuivent plusieurs jours de flou, d’incertitude. Feyisa reste pendant dix-sept jours dans un hôtel de Rio. C’est pendant cette période qu’il apprend, via Facebook, qu’un de ses meilleurs amis a été arrêté en Ethiopie et a trouvé la mort. Brûlé, avec une vingtaine d’autres prisonniers politiques, pendant l’incendie d’une prison.

Une chaîne de solidarité s’organise autour de l’athlète. Il réactive une démarche pour obtenir un visa lui permettant de s’entraîner régulièrement sur le sol américain. Cette fois, il l’obtient. Sa médaille olympique lui a ouvert la porte. «Contrairement à ce qui a parfois été dit, il ne s’agit pas d’asile. Feyisa n’est pas un requérant ni un réfugié. Il a obtenu un permis de séjour en raison de son statut de sportif d’élite», nous a expliqué Federico Rosa alors que nous tentions de joindre le marathonien.

Une icône pour son peuple

Feyisa Lilesa s’installe à Flagstaff sur le conseil d’un athlète érythréen. Il partagera d’ailleurs un appartement avec lui, près du campus. Le 13 septembre 2016, il s’adresse à la presse à Washington, aux côtés de plusieurs élus républicains. Ce même jour, il publie, grâce à un ami, une opinion dans le Washington Post. Déterminé, le coureur annonce qu’il continuera à dénoncer l’oppression dont son peuple est victime de la part du gouvernement éthiopien. Il n’est pas du genre à se taire.

Une nouvelle fois, il explique son geste. «Je savais que des millions de gens regarderaient les JO, et je voulais que le monde me regarde. Je veux dire au monde ce qui se passe en Ethiopie», écrit-il. Et encore: «Les Oromos veulent la justice, ils revendiquent la liberté d’expression, une presse libre, une pleine participation au processus politique, le respect et la protection de leurs droits constitutionnels par leur gouvernement. Oui, nous protestons, mais notre protestation est pacifique.»

En novembre, on le retrouve devant le Parlement européen, avec le leader de l’opposition Merera Gudina. Le président du Congrès fédéral oromo est emprisonné à son retour de Bruxelles. Feyisa comprend qu’il est désormais bien plus qu’un athlète engagé: il est devenu une icône pour son peuple. «La situation est encore trop dangereuse. Si je rentre maintenant, je pourrais être arrêté, ou même tué. Ou placé sur une liste pour m’empêcher de quitter le pays. Je suis surtout plus utile en dehors de mon pays, en maintenant l’attention sur cette situation», commente-t-il depuis son appartement de Flagstaff.

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Rejoint par sa femme et ses deux enfants

Le 14 février 2017, il accueille enfin sa femme Iftu, Soko, sa fille de 6 ans, et Sora, son fils de 4 ans, à l’aéroport de Miami. Ils sont à nouveau réunis après de longs mois d’absence et d’angoisse. Feyisa, habitué à être très entouré, souffrait de sa solitude. Pendant ses premières semaines américaines, tout lui était étranger. Il n’avait aucun repère. «Il n’y a pas de communauté éthiopienne ici. C’est surtout une ville de touristes et d’étudiants. Tout est différent.» Y compris la nourriture. Impossible, forcément, de trouver de la farine de teff pour confectionner les injeras, ces galettes éthiopiennes qui constituent la base de tous les repas. Avec sa famille, il se sent enfin moins seul. Une nouvelle vie débute. Plus apaisée. Sauf que Feyisa a la révolte dans le sang.

Flagstaff trône à 2100 mètres d’altitude. C’est une région composée de collines boisées, de forêts et de canyons à roches rouges, des conditions idéales pour un coureur de fond. «C’est vrai, c’est bien pour courir. L’altitude est bonne et c’est pour ça que je suis venu ici. Mais mes résultats sont moins bons depuis que je suis aux Etats-Unis», regrette Feyisa. Il ne trouve pas d’athlète de son niveau pour courir avec lui. «C’est embêtant pour l’entraînement. C’est toujours mieux d’avoir quelqu’un de fort, qui te stimule.» Exigeant, l’athlète exprime aussi un autre manque: les massages, dont il aurait besoin après chaque entraînement. «Je n’en ai pas assez.»

La peur chevillée au corps

A l’entendre, il se sent un peu livré à lui-même, pas traité comme un athlète de son niveau. En Ethiopie, il avait un certain standing, il gagnait bien sa vie grâce à ses bons résultats et soutenait financièrement de jeunes étudiants oromos. Mais il vivait dans la peur. Qu’il lui arrive quelque chose quand il court en forêt. Qu’il se fasse injustement arrêter ou menacer. Quand quelqu’un sonnait à sa porte, il n’ouvrait jamais tout de suite: il allait d’abord discrètement guigner de qui il s’agissait.

«Quand je me préparais pour les JO, où je savais que je devais décrocher une médaille, il n’y avait pas un jour où j’arrivais à me concentrer entièrement sur mon entraînement. Mon esprit était souvent ailleurs», confie-t-il. En Arizona, cette peur n’a pas tout à fait disparu: quand il court dans des endroits isolés, Feyisa préfère ne pas s’arrêter.

Un frère arrêté par des soldats en pleine course

Il a un petit frère, Aduna, qui court également des marathons à un niveau professionnel. Aduna l’a déjà rejoint plusieurs fois aux Etats-Unis. Aussi avec l’idée d’y rester un jour? «Non», répond Feyisa tout de go. «Il vient pour des courses, pour des entraînements. Mais il repart ensuite en Ethiopie, retrouver sa femme et son fils.» Ne craint-il pas pour sa sécurité et celle de sa famille? «Non. Il n’est pas aussi rebelle et militant que moi, ils le laissent tranquille.» On insiste un peu. Feyisa finit par raconter qu’Aduna a été arrêté en octobre 2016. «Il a été attrapé par des soldats pendant qu’il courait en forêt. Il a été mis en prison. Ils ont vu son nom, ont fait le lien avec moi, et l’ont ensuite relâché au bout de quelques heures, contrairement aux autres.»

L’Ethiopien essaie de s’en persuader: son statut de sportif d’élite et sa médiatisation sont des facteurs protecteurs pour sa famille. «Je n’ai pas peur que mes parents soient victimes de représailles à cause de ce que j’ai fait à Rio et du combat que je mène depuis les Etats-Unis. Ils sont bien entourés. S’il leur arrivait quelque chose, tout se saurait très vite.» Feyisa a peut-être tendance à enjoliver un peu les choses. Dans le New York Times, la version de la rapide incarcération de son frère était un brin différente. Aduna, un pistolet sur la tempe, se serait en fait désolidarisé de son frère pour ne pas avoir d’ennuis. «C’est un terroriste, ce n’est pas quelqu’un de bien», aurait-il déclaré aux soldats, dans le seul but d’être laissé tranquille.

Les JO utilisés comme tribune politique

Le meilleur marathon de Feyisa Lilesa reste celui de Chicago, en 2012. Il a franchi la ligne d’arrivée en 2h 04’ 52’’, en deuxième position. Deux ans plus tôt, le 11 avril 2010, Feyisa s’était déjà démarqué à Rotterdam. Il terminait quatrième, en 2h 05’ 23’’, le meilleur temps jamais réalisé par un athlète de 20 ans. A Rio, il a fini la course en 2h 09’ 54’’.

Partout où il court, Feyisa continue de croiser ses poignets en franchissant la ligne d’arrivée. Il l’a fait au semi-marathon de Houston en janvier, à celui de New York en mars, au marathon de Londres en avril ou encore, en juillet, lors du semi de Bogota. La preuve que ce geste n’avait pas pour but de se mettre en danger pour obtenir l’«asile» dans un pays tiers.

Avant lui, d’autres athlètes ont utilisé les JO comme tribune politique. Le cas le plus célèbre reste celui des Américains Tommie Smith et John Carlos, en 1968, au Mexique, avec leur mythique poing levé ganté de noir et leur tête baissée pendant l’hymne national, pour protester contre les ségrégations raciales. Un geste emprunté aux Black Panthers, qui leur a valu d’être privés de leurs titres et d’être exclus à vie des JO.

L’espoir de rentrer chez lui

En 1990, à Moscou, le Polonais Wladyslaw Kozakiewicz a, dans un registre différent, fait parler de lui en décrochant la médaille d’or en finale de saut à la perche: il a adressé un bras d’honneur au public moscovite. Plus récemment, en 2008, lors des JO de Pékin, l’haltérophile polonais Szymon Kolecki s’était rasé la tête en signe de solidarité avec le peuple tibétain.

Feyisa croise parfois un autre coureur de fond oromo célèbre: le champion olympique Kenenisa Bekele, trois médailles d’or en 2004 et détenteur de plusieurs records du monde. Ils ont notamment couru ensemble le marathon de Londres en avril: Kenenisa Bekele a fini deuxième, Feyisa Lilesa douzième. Mais Kenenisa Bekele vit toujours en Ethiopie. Il est donc discret. Silencieux. On ne le verra jamais faire le geste militant de Feyisa. D’où parfois certaines tensions entre les deux athlètes.

La femme de Feyisa et ses enfants ont maintenant aussi une green card, le sésame qui leur permet de rester aux Etats-Unis. «Mais je n’ai pas envie de rester ici», insiste le médaillé olympique. Il se veut optimiste: «J’ai bon espoir que la situation de mon peuple s’améliore un jour et que nous puissions rentrer au pays.» En attendant, il court, il court, dans des paysages splendides qui ne sont pas sans rappeler les hauts plateaux éthiopiens. En 2020, il a bien l’intention de participer aux JO de Tokyo. Reste une question: pourra-t-il le faire sous les couleurs de son pays?