C’est un spectacle déchirant sur le green du 18. Complètement détruit, Jordan Spieth arrive à peine à marcher. Sa tête est si basse qu’elle menace de le faire tomber à chaque pas. Son caddie essaie de le réconforter, mais se rend-il compte qu’il lui ferait presque peur, avec ses yeux éclatés comme après trois nuits sans sommeil? L’équipe la plus soudée et la plus efficace du golf mondial vient de laisser filer l’édition 2016 du Masters, et les deux hommes ne comprennent pas. Pas sûr qu’ils y arrivent les prochaines semaines, d’ailleurs, tant ce qu’il s’est passé est inimaginable. Spieth menait le tournoi avec cinq coups d’avance à neuf trous de la fin, avec un putting une fois de plus irréel: quatre birdies enchaînés du 6 au 9, et des pars à deux mètres sauvés en toute sérénité. Lui perché à -7, ses poursuivants à -2, le tournoi était clairement plié. Et puis la terre a tremblé à Augusta.

Le trou numéro 12 est un petit par 3 de 140 mètres, avec un green étroit, tout en largeur, et une pièce d’eau très gourmande. Pratiquement injouable en cas de grands vents comme les trois premiers jours, où Spieth a pourtant scoré un coup sous le par. Bien plus abordable ce dimanche, dans des conditions parfaites, mais le tenant du titre s’est fait croquer par la pression. Une première balle dans l’eau; puis une autre salement grattée au point de ne faire qu’une trentaine de mètres. Puis une dernière dans le bunker, pour un quadruple bogey désastreux. Il a ensuite agité les bras pour ne pas se noyer, et se laisser un petit espoir en revenant à deux coups de la tête avec trois trous à jouer. Mais personne ne pouvait se remettre d’une telle erreur, pas même lui.

Swing en berne

«Le golf est un jeu cruel», rappelait Luke Donald. C’est en fait bien pire que ça. La plus grande explosion encore jamais vue sur un parcours de Majeur en ce siècle, pour finir deuxième et laisser la victoire à l’Anglais Danny Willett. Un fiasco certes surprenant par son scénario, mais depuis le début de la semaine, Jordan Spieth maquillait ses cartes de scores comme une voiture volée, grâce à son putting. Swing en berne, il a alors appelé son coach en urgence le dimanche matin, mais le bricolage n’a pas tenu sous la pression d’Augusta.

Il quitte le dernier green, mais la galère est loin d’être finie. Sa première interview télé arrive tout juste cinq minutes après, et c’est presque bouleversant de voir un gamin de 22 ans fracassé à ce point. La voix cassée, les mots qui restent au fond de la gorge, il parvient tout juste à articuler: «C’est dur, vraiment dur…» Il enchaîne derrière avec la fameuse cérémonie de la Butler Cabin, pour remettre la veste verte à son vainqueur du jour, et manque d’abord de se vautrer en se levant de sa chaise. Le menton qui descend jusqu’aux chevilles, on dirait qu’il a 12 ans et qu’il vient de casser son premier smartphone. «J’ai beau chercher, je ne vois personne qui aurait déjà vécu une remise des prix aussi douloureuse que celle-ci», assure-t-il. Détruit, mais toujours aussi classe, il vient ensuite s’exprimer devant la foule de reporters sous le choc: «Ce furent trente minutes terribles, que j’espère ne jamais revivre. Après mon aller de rêve, je savais que jouer dans le par sur le retour suffirait. Et c’est peut-être ce qui m’a tué, parce que je n’ai plus été assez agressif et concentré. Ça va me faire mal pendant très longtemps.»