Football

A la FIFA, tout change pour que rien ne change

Depuis son élection, Gianni Infantino multiplie les initiatives modernes et spectaculaires. Mais en coulisses, les manœuvres du nouveau président de la FIFA rappellent de vieilles méthodes

Un coup pareil, même Sepp Blatter n’y avait jamais pensé! Organiser une «zone mixte» en lieu et place de la conférence de presse. Passer devant les journalistes en sortant de la réunion du Conseil de la FIFA (ex-comité exécutif) comme des joueurs sortant des vestiaires après un match. Quel symbole, quelle simplicité! Quelle arnaque.

Gianni Infantino, dont la première décision au lendemain de son élection à la présidence de la FIFA, le 26 février dernier, fut d’organiser un match de football avec les employés, et à qui l’on prête la volonté de remplacer le granit noir qui pave l’entrée du bâtiment de l’organisation par une pelouse, continue de se prendre pour un footballeur. Sympathique, mais surtout très pratique.

«Cela démontre qu’il veut se cacher»

Vendredi, le président de la FIFA a passé 30 minutes face à la presse, exercice obligé des fins de meetings. Mais au lieu de s’exposer à un moment pénible en salle de conférences, il a répété dix fois le même tour avec l’aisance du jongleur polyglotte: trois minutes pour les télés anglophones, trois minutes pour les télés germanophones, trois minutes pour les hispanophones, encore un petit effort en français, et on remet ça, d’abord pour les radios, puis pour la presse écrite. Les journalistes avaient beau s’échanger leurs citations, ils n’avaient tous noté que le bruit du vent. «Cela démontre qu’il veut se cacher», estime un communicant zurichois.

Mais que voudrait-il cacher, le président de la FIFA, lui que l’on voit partout depuis son élection? Son dessein réel, peut-être. En surface, le successeur de Sepp Blatter s’est démené dans tous les sens en sept mois. Il a engagé une femme, la Sénégalaise Fatma Samoura, au poste de secrétaire générale, une grande première. Il a aussi embauché des personnalités charismatiques (les anciens footballeurs Marco van Basten et Zvonimir Boban), lancé le chantier de l’arbitrage vidéo (une décision pourrait être prise en mars 2018), mis en place une division du football féminin, initié le projet d’une Coupe du monde XXL à 40 ou 48 équipes (l’élargissement semble acté, reste à savoir sous quelle forme), imaginé la révolution FIFA 2.0 (un concept creux comme la FIFA les aime) et abandonné l’hôtel Baur au Lac, trop assimilé à la descente de police de mai 2015.

Réformes annulées

Mais sous la présidence de Gianni Infantino, la FIFA a également supprimé sa commission contre le racisme (à la surprise générale), découragé le cabinet d’audit KPMG (remplacé en septembre par PricewaterhouseCoopers), poussé à la démission son président de la commission d’audit et de conformité Domenico Scala, perdu le trophée du Ballon d’or (récupéré par son ancien propriétaire, le magazine France Football), licencié trois employés considérés par certains observateurs comme des «lanceurs d’alerte» et échoué à trouver de nouveaux sponsors. «Si nous ne pouvons pas augmenter nos recettes, a rappelé vendredi Fatma Samoura en zone mixte, nous devrons réduire nos dépenses, ou plutôt les rationaliser.» Une suggestion: les 900 000 francs versés mensuellement à une agence de communication.

Surtout, Gianni Infantino a rapidement torpillé les réformes votées en février, le jour même où il était élu. Le président de la FIFA devait, à terme, abandonner le pouvoir exécutif à un secrétaire général aux compétences proches de celles d’un CEO. Grâce à une habile manœuvre lors du congrès de Mexico (un ordre du jour suffisamment flou pour prendre ses adversaires de court), il est aujourd’hui tout-puissant dans la possibilité de révoquer les responsables des organes de contrôle. Et donc d'exercer de possibles pressions, directes ou indirectes, sur eux. 

Lorsqu'il a lui-même été inquiété en mai pour des dépenses non justifiées, l'enquête préliminaire de la commission d'éthique «suggérait au premier abord des cas de violations du code de l'éthique» sous la forme de billets d'avion payés par des proches des organisateurs de la Coupe du monde 2018 en Russie. En août, l'enquête formelle concluait qu'«aucune situation significative de conflit d'intérêt n'a été identifiée». Aucun détail du dossier n’a été rendu public, au contraire de la pratique constatée pour des cas récents. Un an plus tôt, le Chilien Mayne-Nicholls avait écopé de sept ans de suspension (ramenés en appel à trois ans) pour avoir simplement tenté de négocier des avantages personnels avec le Qatar.

«Le président agit comme un autocrate»

Selon une source interne, la nouvelle secrétaire générale est «une personnalité forte, une femme qui surprendra beaucoup de monde». Mais la nomination de Fatma Samoura au congrès de Mexico est le fait exclusif du président. Alors que Domenico Scala imaginait un protocole d'embauche calqué sur les pratiques des grandes multinationales en quête d'un nouveau CEO, «Madame Samoura a été présentée quatre minutes avant le vote, selon le professeur de droit Mark Pieth. Elle est peut-être très bien, mais cela pose quand même un problème de procédure. Le président agit comme un autocrate».

Gianni Infantino ne fait pas totalement ce qu'il veut et il a bien été obligé d’accepter le salaire de 1,5 million par an imposé par les réformes. Sepp Blatter touchait près de quatre fois plus. Sur un enregistrement de séance, on l’entend juger cette rémunération «insultante». Il a nié, avant de porter son modeste chèque en étendard comme un gage d’honnêteté. Il a, depuis, obtenu une voiture avec chauffeur au service de son épouse (en plus de sa propre voiture avec chauffeur). Il a rétabli pour lui-même la possibilité de toucher un bonus en 2017, que les réformes devaient interdire. Selon l'indiscrétion d'un agent immobilier de la place, il était intéressé par l’achat à Zurich d’une maison vendue 22 millions, achat qui aurait été payé par la FIFA.

Dans la colonne des actifs, il y a donc beaucoup de mesures symboliques et spectaculaires, alors que dans celle du passif, une multitude de faits indiquent un retour aux années Blatter. Jaimie Fuller, activiste au sein du mouvement New FIFA now! le dit sans pincette. «C’est la même merde qu’avant, on a seulement changé les noms.» «C’est même pire, parce que Blatter était apprécié du personnel de la FIFA, alors qu’Infantino intimide tout le monde», estime un connaisseur du dossier à Zurich.

Méfiance chez un employé

Les employés. Dans un couloir de la FIFA, nous en retrouvons un rencontré en février, à la veille de l’élection du président. Il ne cachait pas alors que la préférence du personnel administratif penchait nettement en faveur du prince Salman du Bahreïn, jugé plus consensuel. «Nous étions tous un peu chamboulés à cette époque», dit-il aujourd’hui, comme pour excuser une erreur de jugement. Il faut se souvenir quelle était l’ambiance à l’époque sur le Sonnenberg. Des cadres s’attendaient à être licenciés, d’autres l’espéraient. Des enfants d’employés se faisaient traiter de fils de mafieux à l’école. Beaucoup ôtaient tout signe distinctif dans les transports en commun.

«Cela s’est apaisé, confirme notre interlocuteur. Le climat est à nouveau plus serein.» Il parle bas et s’interrompt soudainement, méfiant, à chaque fois qu’approche un supérieur.

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