Zurich, centre du monde. Vendredi matin, tous les regards seront tournés vers le Hallenstadion où la Fédération internationale de football (FIFA) a rendez-vous avec son destin. Les 209 présidents de fédérations nationales (207 si l’Indonésie et le Koweït, suspendus, sont privés de vote) doivent désigner le successeur de Sepp Blatter. Le Valaisan, qui présidait la FIFA depuis 1998, avait été réélu triomphalement pour un cinquième mandat le 29 mai 2015, alors même que l’institution venait d’être frappée par le plus gros scandale de corruption de sa pourtant très tumultueuse histoire.

Acculé à la démission, Blatter avait remis son mandat à disposition quelques jours plus tard, puis tenté tant bien que mal de garder le contrôle sur les réformes qu’imposait la pression conjointe de la justice, des sponsors, des médias et de l’opinion publique. Michel Platini, président de l’Union européenne de football (UEFA) avait cru au cœur de l’été s’ouvrir à lui la voie royale vers le pouvoir suprême. Il fut à son tour rapidement emporté par la lame de fond, comme le secrétaire général de la FIFA Jérôme Valcke, et une demi-douzaine de dirigeants du football mondial.

Cinq candidats peu convaincants

Sur ce champ de ruines, il ne reste ce matin du 26 février qu’un immense scandale, beaucoup de temps perdu et cinq candidats. Aucun ne fait l’unanimité. Aucun n’a présenté de programme convaincant, pour ceux qui ont présenté un programme. Tous ont parlé de transparence mais par trois fois, ils ont refusé de débattre publiquement pour échanger leurs points de vue, comme cela se fait d’ordinaire en démocratie. Durant toute leur campagne, ils se sont efforcés d’en dire le moins possible, et de ne surtout pas s’avancer sur les sujets qui fâchent. Dans les dernières heures, il a surtout été question d’isoloir transparent, de contrôle des discours, de lobbying dans des couloirs d’hôtel et de consignes de votes; autant d’éléments qui démontrent une vision très particulière de l’exercice démocratique.

Pour le dire clairement, ils ont mené campagne comme le faisait Sepp Blatter ou comme l’aurait fait Michel Platini. Cela peut se comprendre: si le président désigné aujourd’hui devra exercer une nouvelle forme de gouvernance, il sera élu selon les règles en vigueur sous l’Ancien Régime. Et par des gens qui, pour la plupart, étaient très contents du système en place et souhaitent le moins de changements possible. «Selon une étude que nous avons menée, 81% des 209 associations nationales ne respectent pas les règles élémentaires de bonne gouvernance», explique Gareth Sweeney, coordinateur d’un rapport de Transparency International sur la corruption dans le sport.

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L’ONG tenait jeudi à Zurich une conférence de presse. Dans une maison de quartier, bien loin de la FIFA et de son comité exécutif. «Nous leur avons demandé qu’un observateur neutre soit admis aux séances, ce point n’apparaît même pas dans le communiqué de presse publié hier…», se désole Gareth Sweeney. Il n’y a face à lui qu’une poignée de journalistes, et deux observateurs, l’un de la FIFA, l’autre de la Confédération asiatique (AFC). Celui de la FIFA exprime un sentiment répandu à l’interne. «Nous en avons assez de cette situation et d’être traîné dans la boue. Il faut maintenant des réformes.» L’homme en croit le Cheikh Salman capable, bien plus que Michel Platini. «Avec lui, cela aurait été pire que tout.»

Des réformes qui vont «dans le bon sens»

Les réformes, ce sont d’abord les votants qui doivent les accepter. Il y en a neuf, proposées par le comité dirigé durant l’automne par François Carrard et validées en décembre par le comité exécutif de la FIFA. Elles s’attaquent à la séparation des fonctions entre l’économique et le politique, à la limitation des mandats, au contrôle des flux financiers, au contrôle de l’intégrité, au respect des droits de l’homme et de la parité hommes-femmes, à l’intégration des autres acteurs du football. «Cela va dans le bon sens mais ce n’est pas suffisant parce que la FIFA reste dans l’auto-contrôle», prévient Jean-Loup Chappelet, coauteur du rapport de Transparency International et professeur à l’IDHEAP.

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Les efforts de la FIFA ne satisfont pas non plus les ligues professionnelles qui, un peu plus tard dans la soirée, dans un salon de la gare de Zurich cette fois, tenaient une autre conférence de presse pour annoncer leur regroupement sous l’appellation «World Leagues Forum». Le Français Frédéric Thiriez en est la figure de proue. «Notre groupement, lancé à la mi-janvier, compte déjà 24 ligues et représente 1100 clubs et 20 000 joueurs. Nous représentons 85% de l’économie du football et nous voulons désormais participer au processus de décision, ainsi qu’à la reconstruction de la FIFA.» Avec quelles revendications? «Nous ne posons pas d’ultimatum, mais nous voulons discuter», reprend Frédéric Thiriez qui, à la question: «Pensez-vous que vous devriez avoir le droit de vote à la FIFA?» répond sans hésiter: «Oui, absolument.»

La nuit tombait à Zurich. Elle promettait d’être longue, dans les couloirs de l’hôtel Baur au lac où, selon la tradition, les alliances se font et se défont au gré des accords et des promesses. Demain, il fera jour. Enfin, peut-être.