Reportage

Filles de cuir à Caluire

Lyon, qui accueillera les demi-finales et la finale de la Coupe du monde, est la capitale française du football au féminin. Il y a bien sûr l’OL, meilleur club européen, mais aussi le Caluire 1968, qui ne compte que des filles dans ses rangs. Témoignages

Anaïs a 12 ans, joue avec les moins de 13 ans (M13). Poste: milieu de terrain. Elle vénère Camille Abily, l’ancienne internationale qui vient de rejoindre le staff de l’équipe féminine de l’Olympique lyonnais (OL). Ce mercredi-là, Anaïs s’est rendue à l’entraînement avec sa grand-mère qui la qualifie «de footballeuse tonique et de brillante élève». «Lundi, on va acheter des robes, c’est une fille avant tout», dit la grand-mère. Demi-sourire d’Anaïs. Qui change de conversation, élude le shopping et revient dare-dare au foot: «J’ai une place pour la finale.»

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Entendez par là que la demoiselle assistera le 7 juillet prochain à l’épilogue de la Coupe du monde féminine de football. Ça se passera au Grand Stade de Lyon (renommé Groupama Stadium), tout comme les demi-finales. Chez elle donc, puisque Anaïs vit à Caluire, ville de 40 000 habitants au nord de la cité des Gones. Elle est en sport-étude. Les mardi et vendredi après-midi, elle quitte son école et va taper dans un ballon «avec des garçons et deux autres filles». Son club, le Caluire 1968, est par contre exclusivement féminin, l’un des tout premiers en France. Son manager général, Gabriel Réolid, explique qu’une convention a été signée avec un collège de Caluire pour ouvrir une classe sport-étude. «Nous allons passer à 15 filles l’an prochain, on espère très vite doubler ce chiffre.»

La locomotive OL

Le foot féminin est en plein essor dans la région. La ligue Auvergne-Rhône-Alpes a vu le nombre de ses licenciées quasiment doubler entre 2015 et 2018 (de 12 000 à 24 000). On doit cela à l’OL, club phare avec ses 13 titres de championnes de France et ses six couronnes européennes (dont la dernière obtenue le 18 mai dernier face au FC Barcelone), et ses stars Ada Hegerberg, Dzsenifer Marozsan, Amandine Henry et Wendie Renard. La création en 2009 à Vaulx-en-Velin (banlieue lyonnaise) du premier pôle espoirs français pour les jeunes footballeuses a aussi contribué à booster la pratique féminine de ce sport.

Une vingtaine de joueuses de la région mais aussi des ligues de Bourgogne, de Franche-Comté et de Méditerranée sont accueillies au lycée Robert Doisneau et bénéficient d’horaires aménagés afin de pouvoir s’entraîner cinq fois par semaine. Depuis l’ouverture de ce pôle estampillé Fédération française de football, suivi de sept autres sur l’ensemble de l’Hexagone, l’équipe de France a remporté trois championnats d’Europe M19, un Euro M17 et a été vice-championne du monde M20.

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Respect et humilité

Au stade de la Terre des Lièvres à Caluire, on observe tout cela avec respect et humilité. Gabriel Réolid, un ancien pro qui a quarante ans de coaching derrière lui, se souvient que le parcours a été difficile. «Il fallait qu’elles soient courageuses jadis pour jouer au foot, elles étaient forcément des garçons manqués, de drôles de filles. Aujourd’hui, il est normal qu’elles tapent dans le ballon et le plus remarquable est l’assiduité des parents», résume-t-il. Ce mercredi, papas et mamans sont là, les yeux rivés sur les plus petites. Emmy, 9 ans, vient pour la première fois. Ce sont les matchs de préparation de l’équipe de France en vue de la Coupe du monde qui lui ont donné envie de faire un test au club. «A l’école, je jongle aussi bien que les garçons, je cours aussi vite, mais ils ne me passent jamais le ballon», regrette-t-elle.

Au Caluire 1968, 200 filles sont licenciées. Emmy va y trouver sa place. Delphine, la maman: «Moi, je m’occupe de la troisième mi-temps, je surveille qu’elle boive assez, qu’elle se douche et je la débriefe.» Emmy monte aussi à cheval, Delphine a insisté pour que sa fille poursuive ce sport «pour son équilibre, le côté apaisant des équidés».

La chasse des recruteurs

Lena, 9 ans aussi, alterne foot et gym. Elle a tenu la main de l’arbitre en entrant sur le terrain lors d’un OL-Lille de Ligue 1 masculine. Une révélation pour elle, la beauté du stade, la couleur des maillots, le public. Qu’une fille préfère le foot à un sport… plus «féminin», cela étonne-t-il l’entourage, les copains, les copines? Moue générale, regards en biais un brin moqueurs des jeunes sportives. La question ne se pose plus, paraît même incongrue. «Ici, on a de très bonnes structures, des sponsors, des terrains, des coachs diplômés, un vrai club. C’est cosmopolite et mixte, à l’image du foot d’aujourd’hui parce que la fédération a fait du bon travail», insiste Gabriel Réolid.

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Les M15 sont championnes du Rhône et c’est une fierté pour le Caluire 1968. Amener le club en Division 1 est l’ambition de tous «mais en attendant on tente de le faire accéder au meilleur niveau possible», assure le manager. L’OL est bien entendu le rêve des filles de Caluire. Dounia, 26 buts cette année, a été repérée. Des recruteurs rôdent mais Gabriel Réolid juge «que la chasse est plus du fait de clubs comme ceux de Saint-Etienne, Dijon ou Grenoble parce que l’OL possède son propre réservoir».

Le Caluire 1968 fait partie de ces clubs qui ont contribué au choix de la France pour organiser la Coupe du monde 2019. Longtemps à la traîne derrière les Etats-Unis ou l’Allemagne, le pays grignote doucement son retard tant en nombre de licenciées qu’en matière d’encadrement et d’infrastructures. Noël Le Graet, le président de la FFF, annonçait peu avant le début de la compétition que le nombre de clubs possédant au moins une équipe féminine avait doublé en sept ans. «Dès qu’un club lance une section féminine, il y a 50 licenciées d’un coup», s’enthousiasmait-il.

Quand on parle salaires avec les filles de Caluire, des 2500 euros que gagne en moyenne par mois une joueuse pro d’un petit club contre les dizaines de milliers que peuvent gagner les hommes, les réactions sont unanimes: «Nous ne sommes pas encore assez médiatisées.»

C’est en train de changer. Les Bleues rassemblent jusqu’à 10 millions de téléspectateurs durant cette Coupe du monde, parfois plus que les Bleus. On cite en exemple le gros salaire de la Lyonnaise Amandine Henry, capitaine de l’équipe de France (dans les 350 000 euros par an). «Griezmann gagne cent fois plus», hurle une joueuse.

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