Elle a posé son sac à main à lanières roses par terre, à côté d'une veste en panthère. Et s'apprête à monter sur la balance rouillée qui trône entre des containers et les murs en béton. Carole Flury, championne du monde en titre de boxe thaïe, clôt le bal orchestré qui précède les combats: celui des boxeuses et de leurs entraîneurs venus à la pesée. Un défilé de féminité, encadré par d'anciennes carrures du milieu.

Lorsque, le visage enserré dans un casque rouge, la Suissesse se hisse sur le ring, sa gracieuse musculature se déchaîne. Tendu, le regard se fait d'acier. Le nez sanguinolent, elle inflige à son adversaire britannique une défaite sans appel. Un condensé d'explosivité et de rage de vaincre.

Les quelque vingt-huit jeunes femmes qui se sont présentées à la réunion «Gallina-Crodino-Coupe», samedi à Bâle, n'entendaient pas faire diversion. Les perles dans les cheveux, les boucles d'oreille et les ceintures roses sur les jeans taille basse disparues, les demoiselles ont livré des combats acharnés. Larmes de déception, hématomes parfois, le ring a sa loi. Toutes s'y plient avec passion, au prix d'un entraînement quotidien.

Elles sont venues des Pays-Bas, de Grande-Bretagne, de France, d'Allemagne et d'Autriche, pour s'illustrer lors de la deuxième édition du tournoi bâlois, qui s'est tenu à la MUBA. En Suisse, la fédération nationale recense quarante licenciées, dont une quinzaine qui combattent régulièrement. Depuis cinq ans, les effectifs sont en augmentation. Consultant à la TSR et spécialiste de la boxe, Bertrand Duboux, dont l'avis sur la question est partagé, s'interroge: Comment des femmes acceptent-elles de s'engager dans un sport aux exigences si élevées? «L'essentiel de la boxe se passe dans la tête. Il faut toujours avoir un temps d'avance dans la pensée», répond Nicole Boss, championne de Suisse en 2003.

Pourquoi cette employée de commerce de 27 ans, éloignée des combats pendant deux ans en raison d'une blessure à l'épaule, tient-elle tant à retrouver le ring? «J'ai besoin de repousser des limites physiques et mentales.» Un avis que corrobore Michèle-Alexandra Dingnis, instructrice de fitness et employée de bureau, âgée de 31 ans. Cette Suissesse, mère d'un garçon de 5 ans, met en évidence l'aspect tactique de la boxe, qu'elle compare à une partie d'échecs, tout comme la jeune espoir des Pays-Bas, Tanya van Lieshout, âgée de 17 ans: «Il faut réfléchir à ses gestes, trouver une réponse adéquate face à l'adversaire, comprendre son jeu.» Carole Flury, licenciée à HEC Saint-Gall, insiste également sur les qualités mentales: «Ce sport exige un courage hors du commun, notamment pour affronter le risque de blessures.» Enfin, Sandra Brügger, géomètre, multiple championne de Suisse et quart de finaliste aux championnats d'Europe en 2006, ne faillit pas à cette tendance générale: «En boxe, on est seule, avec sa confiance en soi, face à l'adversaire.»

Les demoiselles gantées occultent-elles l'aspect physique de ce sport symbole d'une virilité exacerbée? Elles relèvent parfois les qualités de coordination, de réflexes, et d'explosivité. La recherche de puissance et de force, en revanche, n'apparaît pas. Un discours qui colle à la réalité de la boxe féminine. «Les femmes sont plus techniques, plus rapides, et plus stratégiques aussi», commente Angelo Gallina, responsable de la nouvelle organisation de la section féminine de SwissBoxing, et fondateur des joutes bâloises.

Le spectacle livré samedi a relégué aux oubliettes le temps des petites exhibitions ponctuant les soirées masculines, où les femmes ne montaient sur un ring que pour le plaisir des regards malicieux. Parmi le public présent à Bâle figuraient en grande partie les collègues de clubs. Le ring, tombé du ciel pour aboutir au fond d'une vaste halle, a également retenu les badauds. De la retraitée visionnaire à la mère de famille horrifiée, en passant par les dandys et machos désabusés - minoritaires. Les plus admiratifs? Des adolescents, à l'instar de Colas et Mathieu: «Les femmes apportent un autre esprit dans la boxe, il y a plus de respect.» C'est dire...