Lutte suisse

Quand les filles portent la culotte

La fête fédérale de lutte «Estavayer 2016», plus grand événement sportif et populaire suisse de l’année, battra son plein du 24 au 26 août prochain. Mais les lutteuses en seront exclues. Pourtant, la Suisse romande compte des jeunes femmes qui aiment en découdre sur les ronds de sciure. Rencontre au club d’Estavayer-le-lac.

«Moi qui croyait que les femmes, c’était plus doux que les hommes!» s’exclame Marlène. «Mais c’est des charrettes entre elles!» Pourtant l’ambiance est à la joyeuse camaraderie dans le local de lutte d’Estavayer-le-lac. Nous sommes jeudi soir. Deux par deux, dans la sciure, les sportifs s’affrontent sous le regard du moniteur. Les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Au début, chacun «prend les prises», empoignant le ceinturon de son adversaire de la main droite, et sa culotte de toile de jute de la main gauche. Filles et garçons portent des chemises de berger bleues, ornées d’Edelweiss. «Les garçons sont tellement sûrs de gagner qu’on peut les surprendre», se réjouit Lynda. «Moi je n’ai pas assez de force pour finir certains garçons à terre…» regrette Brigitte.

Estavayer a été choisi pour organiser la 44ème édition de la Fête fédérale de lutte, qui battra son plein du 26 au 28 août prochains. Les combats auront lieu dans «l’Arène de la Broye» montée pour l’occasion à Payerne. La fédérale est organisée tous les 15 ans en Suisse romande. 250’000 visiteurs sont attendus. Mais, parmi les 285 lutteurs sélectionnés, ne figure aucune femme.

Depuis cette année les combats mixtes ne sont plus autorisés entre les jeunes de moins de 13 ans. La fédération de lutte s’y oppose. Le problème serait juridique (une question d’assurance complémentaire, à laquelle les filles ne souscriraient pas). Le sport national serait-il de plus en plus macho? Alors que les projecteurs sont braqués sur les vaillants lutteurs mâles du pays, il est important de rappeler que la Suisse compte aussi une centaine de lutteuses actives, dont une dizaine de Romandes. Chaque année, les filles mettent sur pied «leur» fédérale. Les gagnantes se voient remettre les mêmes couronnes de feuilles de chêne (en plastique) que les garçons. La reine, elle, emporte un prix vivant. Pas un taureau, comme chez les hommes, plutôt une génisse ou un torillon.

Les sœurs Foulk

Parmi les Romandes, impossible de passer à côté des sœurs Foulk. Dans la fratrie Foulk, tout le monde lutte: Brigitte, 19 ans, Yolanda, 17 ans, et Linda, 16 ans. C’est leur frère aîné, Xavier, apprenti installateur sanitaire, qui leur a donné envie de pratiquer la lutte. Leur père, Patrick, les y encourage.

Le style des trois sœurs est très différent. Titulaire d’un CFC de créatrice de vêtements, Brigitte, l’aînée, est la plus réfléchie. Elle s’applique en faisant des passes. Son père dit qu’elle «goge» trop longtemps avant de passer à l’action. Yolanda est plus spontanée. Elle paraît nonchalante et, de prime abord, un peu «chamallow». Sa poignée de main est molle. Mais lorsqu’elle se réveille, elle devient explosive. «Je n’ai pas de style, j’y vais sur un coup de tête! Parfois ça passe, parfois pas!» La jeune femme, qui envisage de faire un raccordement pour rejoindre le gymnase, est la plus à même de remporter une couronne prochainement. Enfin Lynda, la plus jeune, qui se verrait bien assistante vétérinaire plus tard, préfère les prises au sol.

Ce soir, des filles bien plus jeunes les ont rejointes dans la sciure d’Estavayer. Carol Nicolier, 12 ans tout juste, vient du Pays d’Enhaut. Une «sacrée lutteuse», commentent ses consœurs. «Lors de la dernière fête, lorsqu’elle a gagné, elle était tellement contente qu’elle a pleuré.» Ou encore Célia Philipona, 9 ans, venue du canton de Neuchâtel. Sa maman raconte: «Le frère de Célia faisait de la lutte. Un soir, elle m’a demandé si elle pouvait rester pour regarder son entraînement. Je lui ai répondu: Oui, à condition que tu restes tranquille! Quand je suis revenue les chercher, à la fin, elle était en train de s’entraîner dans la sciure!» La petite fille paraît intimidée. «Elle a fait de la danse, mais ce n’était pas son truc. Ici, elle est beaucoup plus épanouie».

La plus âgée du groupe, Marlène Ludi, 24 ans, vient elle aussi du Pays d’Enhaut. «Je suis une veille mais j’ai commencé tard!» explique-t-elle. «J’ai eu un grave accident. Je trayais une vache et puis elle m’a mis un coup de pied à la tête. Je me suis retrouvée dans un lit d’hôpital sans pouvoir lever les jambes. Théoriquement, j’aurais dû être morte.» Elle tousse et précise «C’est pas l’émotion, c’est la sciure.» L’agricultrice a alors décidé que, si elle guérissait, elle se donnerait les moyens de réaliser son rêve. «Pour le médecin, c’était le meilleur sport que je pouvais faire après mon accident, parce qu’on se muscle beaucoup la nuque.» Comme chez les autres, le virus de la lutte lui a été transmis par un homme de la famille. «Mon père a été plus de dix ans président d’un club. Et chez les Ludi, tous les hommes ont été des couronnés.»

Sur la défensive

Les combats entre filles sont-ils plus détendus? «Certains sont agressives!» prévient Yolanda. Une lutteuse, surnommée «le poison», a fait saigner sa sœur du nez. Yolanda n’est pas un ange non plus, elle qui a brisé la clavicule d’une adversaire. Et toutes s’accordent à dire que les Suisses allemandes sont plutôt du genre agressif: «Elles attaquent d’entrée de jeu. C’est énervant.» Certaines semblent avantagées par leur physique: «Il y a beaucoup de grosses, chez les lutteuses, et c’est dur de les attraper! Celles qui ont des poitrines volumineuses, on a de la peine à les saisir dans le dos.»

L’ambiance à Estavayer est plus ouverte que dans d’autres clubs. A Lausanne par exemple, on ne compte pas de lutteuses «Les paysans du Gros de Vaud se retrouvent à Lausanne, et ils sont plutôt machos», lâche Lynda. «On nous a dit que les filles, ça servait à préparer les gâteaux et à servir le thé.»

Elles n’auraient rien contre des combats mixtes en championnat, au contraire. «Que l’on ait les cheveux longs ou les cheveux courts, en lutte, cela ne change rien!» affirme Marlène. Mais les lutteurs mâles sont souvent gênés de toucher une femme sur le rond de sciure. Encore plus d’être battu par elle (serait-ce l’inavouable origine de leur réticence?). «Si on retourne un garçon, il le prend mal et se vexe», explique Marlène. Un jour, elle a «gagné un garçon» et il a préféré quitter le rond plutôt que de faire une seconde passe avec elle. Elle était très fière.

Le désir peut-il naître dans la sciure? Elles évoquent des lutteurs qui aiment les garçons, et des lutteuses qui préféreraient les filles. «Et après, qu’est ce que cela peut bien faire, de nos jours? Cela ne change rien! C’est la lutte qui compte!» s’exclame Marlène.

Reste que, face aux garçons, les filles ne font littéralement pas le poids. Comment s’imposer dans un sport où un athlète mâle pèse en moyenne 100 kilos? La reine suisse, la schwytzoise Sonia Kälin, 30 ans, n’affiche que 65 kilos pour 1 mètre 75. Qu’en pensent les garçons? «Cela ne m’apporte pas grand-chose de m’entraîner contre les filles d’Estavayer, parce qu’on n’a pas le même niveau que moi» commente le champion Vincent Roch. «Mais c’est bien qu’il y ait le plus de monde possible à l’entraînement, que ce soit des filles ou des garçons.»

Xavier Foulk, le frère des trois lutteuses, combat volontiers contre ses sœurs. Mais pas avec les autres filles. Il juge certaines prises «gênantes» entre les sexes. La «coquille» par exemple, qui impose de saisir son adversaire entre les jambes. «Je fais plus attention avec une fille, je la laisse un peu tirer, pour qu’elle ait une chance» précise de son côté Martin von Niederhäusern, un autre «actif» du club.

«Moi je pense que ce serait intéressant d’organiser une petite compétition garçons et filles», risque Brigitte. «Mais il faudrait commencer par mettre sur pied des fêtes de lutte féminines en Suisse Romande.» La semaine prochaine, les filles Foulk iront sans doute assister à la Fédérale d’Estavayer, mais resteront à l’extérieur de l’arène. Barbara y travaillera comme serveuse.

A la douche!

21h30, c’est la fin de l’entraînement. Certains garçons se mettent torse nu et paradent sur la sciure. On a débouché une bouteille de vin blanc. Les filles doivent se doucher à la maison. Pas les garçons, qui bénéficient du vestiaire. «A Aigle et à Château d’Oex, ils sont plus galants, ils laissent d’abord les vestiaires aux filles» lance Marlène. Les lutteuses ôtent leurs chemises de berger. Elles portent un maillot de bain une pièce au-dessous. «Comme ça, on peut épousseter la sciure plus facilement. Tu en as toujours dans les oreilles et les cheveux, mais tu en mets moins dans la voiture.» Ce samedi 20 août, leur père les emmènera à Oberthal, dans le canton de Berne, en voiture. Les lutteuses d’Estavayer se rendent à une fête qui réunira 99 athlètes. Elles espèrent garder la tête haute face aux Suisses allemandes et décrocher des couronnes.

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