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La pression qui s’écoule enfin des épaules de Novak Djokovic le déstabilise. Il ne crie pas de joie. Il est surtout soulagé.
© David Vincent

Le projet Godard

Et à la fin, Novak Djokovic redevient humain

Parti avec le Français Barrere puis le Belge Goffin et l'Autrichien Thiem, Le Temps est arrivé en finale avec le Serbe Novak Djokovic. Le numéro 1 mondial y a battu Andy Murray (3-6 6-1 6-2 6-4) et remporté enfin Roland-Garros

Le projet Godard

En 2007, dans une interview à L’Equipe, Jean-Luc Godard expliquait comment rendre compte au mieux d’un tournoi de tennis: prendre un joueur inconnu qui dispute le premier tour, le suivre jusqu’à ce qu’il perde, puis poursuivre avec son vainqueur, et ainsi de suite jusqu’à la finale. En 2016, Le Temps réalise le projet Godard.

 

 

Jean-Luc Godard avait bien calculé son coup. En partant de n’importe quel joueur du tableau de Roland-Garros, en le suivant jusqu’à ce qu’il perde, puis en suivant son vainqueur, puis le vainqueur de son vainqueur, on arrive automatiquement en finale. Malgré une pluie de forfaits, des abandons en série, des reports en cascade, une chute des températures et des menaces de report, elle a lieu comme prévu dimanche à 15h et oppose les deux meilleurs joueurs du monde. Tout ça pour ça?

Djokovic-Murray en finale des Internationaux de France, l’affiche promet un vainqueur inédit et brisera un sortilège: celui de Murray le poissard en finale (sept de perdues avant celle-ci, toutes face à Federer ou Djokovic) ou celui de Djokovic le maudit de la Porte d’Auteuil (trois finales perdues, dont la dernière l’an dernier contre Stan Wawrinka).

Ces considérations d’avant-match indiquent clairement que la partie se jouera autant dans les têtes que dans les jambes. D’entrée, chacun perd son jeu de service. Andy Murray remporte quatre jeux consécutifs, fait 80% des points et se détache rapidement (4-1). Le début de match est d’un très haut niveau, mais pas très spectaculaire. Les deux joueurs évoluent dans le même registre, chacun exploitant à merveille les hésitations de l’autre. Ce n’est pas un duel, plutôt un bras de fer.


Alors qu’il sert pour le gain de la première manche (5-3, 15-0), Andy Murray place un ace qui semble pleine ligne, mais qui est annoncé «faute» un peu tardivement. L’arbitre descend de sa chaise pour vérifier la marque. Djokovic, toujours serviable, en désigne une du bout de sa raquette. «Non, ce n’est pas celle-ci», indique sur un ton ferme l’arbitre, bien décidé à être le patron du court. Djokovic râle, s’énerve un peu, perd le set (6-3 en 45 minutes). C’est souvent bon signe.

Le Serbe ne se révolte pas vraiment. Mais il parvient à sauver une balle de break en tout début de deuxième manche et inverse progressivement son rapport coups gagnants-fautes directes. Il prend le service de Murray, une fois, deux fois et le voilà déjà revenu à une manche partout (3-6 6-1). On s’attend alors à une empoignade, mais elle ne vient pas, Djokovic prend trop vite ses aises et deux breaks d’avance.

Un boa constrictor

Le temps passe, lentement, les jeux défilent, vite, et cette finale ne décolle toujours pas. Elle en devient même ennuyeuse. Les points importants se règlent sur des retours de service trop longs ou des coups droits dans le filet. Le public, où l’on reconnaît Bernard Arnault, Leonardo DiCaprio et Jean Dujardin, ne sait pas si les deux joueurs s’apprécient ou se détestent puisqu’ils s’ignorent. Ils ne se parlent jamais, ne se regardent pas. C’est comme s’ils ne se voyaient pas.

Murray ne se rebelle pas vraiment, Djokovic ne se détache pas tout à fait non plus, alors on erre là, dans l’attente qu’il se passe quelque chose. Il ne se passe rien, parce que Djokovic étouffe Murray comme il écrase le tennis mondial. C’est un boa constrictor, un animal à sang froid, même si à l’intérieur ça bouillonne.

Le Serbe réussit son sixième break du match en début de quatrième set. Le public, qui souhaite le voir accomplir enfin son rêve de gagner ici, commence à crier victoire. Il lui demande de se taire. Il ne regarde pas son box. Il ne brandit pas le poing. Il ne se motive pas, n’exulte pas. Il ne veut faire qu’une seule chose: s’enfermer dans un carcan mental – rester concentré, mais à la puissance 10 – pour ne pas penser. Il se détache encore un peu plus: 5-2 service à suivre après le changement de côté. Il a déjà gagné. Il le sait mais il ne veut pas le savoir.

Il va se rasseoir sans un cri, sans un geste. Il réprime un petit sourire, s’inflige une série de routines – s’éponger, manger, boire – pour ne pas se laisser griser. Il sert dos à la tribune officielle. La coupe est à quelques mètres de lui, il ne la regarde pas. Il sert. Murray réussit le break: 5-3. L’Ecossais gagne encore un jeu: 5-4. Rugissement de Murray. Le match est enfin passionnant, un peu tard.
C’est trop de pression pour Djokovic, qui fait mine de s’éventer et réclame enfin l’aide du stade. Il reçoit une ovation en retour. Il a deux balles de match consécutives. Parce qu’il tente l’ace sur deuxième service pour s’épargner des souffrances, il fait double faute sur la première. Sur l’autre, il n’ose pas monter. Murray lui en concède une troisième. Celle du titre, au terme d’un interminable échange.

La pression qui s’écoule enfin des épaules de Novak Djokovic le déstabilise. Il titube, semble ne plus savoir où il est. Il ne crie pas de joie. Il est surtout soulagé.


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