Le sport suisse va perdre dimanche l’un de ses plus grands cracks. Ce n’est pas Roger Federer (il continue), ni Fabian Cancellara (il a arrêté le mois dernier), mais c’est tout de même un champion olympique. Il s’appelle Nino des Buissonnets, il a 15 ans, c’est un cheval, un Selle français. Des comme lui, qui reçoit des dessins d’enfants, que le public distingue immédiatement, et que même les gens indifférents à l’équitation connaissent de nom, il n’y en a qu’un par génération. Il y a eu Milton, Jappeloup, Calvaro; il y aura Nino qui, son cavalier Steve Guerdat l’a annoncé le 8 novembre dernier, sautera pour la dernière fois dimanche 11 décembre au CHI de Genève.

«Cela m’a pris à la gorge en arrivant ici»

Début décembre, Steve Guerdat était déjà saisi d’émotion en arrivant à Palexpo pour la conférence de presse de présentation du concours. La photo de son cheval, choisi pour illustrer l’affiche du 56e CHI, est partout. «Cela m’a pris à la gorge en arrivant ici», avouait le Jurassien, toujours très pudique pour parler de lui mais incapable de retenir ses larmes lorsqu’il s’agit de ses chevaux. «Je me réjouis toujours de venir à Genève, le concours le plus important dans ma carrière, mais cette année, c’est très particulier.»

Il expliqua une fois encore ce qui l’avait poussé à mettre au pré un animal qui fut tout près cet été de lui offrir un second titre olympique consécutif. «Le moment approchait. Les voyants sont encore au vert mais je ne veux pas qu’il fasse la saison de trop. Ce cheval est une légende du sport équestre, il mérite de partir au sommet.» «Ma seule crainte, disait encore Guerdat, c’est que Nino soit déçu à l’avenir de ne plus monter dans le camion le mercredi.»

Le 7 décembre, Nino des Buissonnets est donc monté pour la dernière fois dans un camion pour se rendre à un concours. Les caméras de Sport Panorama l’ont filmé au départ, dans les écuries d’Urs Schwarzenbach à Herrliberg; la Tribune de Genève l’attendait au Grand-Saconnex. La légende, déjà imprimée, indique que «quand il est arrivé, mercredi soir, à Palexpo, il a tapé plusieurs fois du pied dans ce camion qui venait de se garer. Comme s’il avait compris que c’est ici que son aventure se terminait.»

Un cheval, un athlète

Steve Guerdat ne fait pas dans l’anthropomorphisme, ni dans «l’antispécisme». Nino est un cheval, pas un fils ou un frère. C’est surtout un champion, un compétiteur. Un athlète qui a une dernière grande échéance et doit s’y préparer. Il participe donc jeudi au Prix du Léman et des vins de Genève, une épreuve de niveau moyen, avec une hauteur de barres fixée entre 135 et 145 cm, qui se déroule en début de journée, sans pression, devant un public essentiellement composé d’enfants des écoles. La compétition débute à 13h15 mais Guerdat ne passe qu’en 55e position. Couverture grise frappée d’un gros D (pour Dolder Grand, l’hôtel d’Urs Schwarzenbach), Nino patiente avec Emma Uusi-Simola, la groom finlandaise qui l’accompagne sur les concours.

A cet instant précis, le cheval n’a rien d’un crack. D’autres paraissent plus puissants, plus élégants, plus racés. Alban Poudret, directeur sportif du CHI, ne dément pas cette impression: «C’est vrai, il n’est pas très impressionnant dans le paddock mais dès qu’il attaque le parcours, il semble grandir de dix centimètres!» Lorsque Steve Guerdat monte Nino pour trente minutes d’échauffement, la sono de Palexpo crache opportunément «Time of my Life», l’hymne de Dirty Dancing. La compétition n’est qu’un prolongement de ce travail préparatoire. Nino réussit un sans-faute mais dépasse de cinq secondes le temps maximal autorisé. «Steve fait toujours comme cela, décode Alban Poudret. Il veut que le cheval prenne ses aises, aille dans tous les recoins de la piste, qu’il s’approprie les lieux. Le chrono, il s’en moque complètement.»

Le rituel du retour au calme

Il doit tout de même se dépêcher car un autre concours commence avec un autre cheval, Big Red. Avant de rendre Nino à Emma, Guerdat se plie au rituel du retour au calme. A nouveau la piste d’échauffement, à nouveau ce temps dédié au cheval. Il ne transige jamais. Nous l’avions vu respecter le même protocole à Londres, indifférent aux clameurs du stade de Greenwich qui le consacraient champion olympique.

Steve Guerdat trouve tout de même le temps d’assister jeudi, vers 16h, à la présentation du livre* que le journaliste du Quotidien jurassien Raffi Kouyoumdjian lui consacre. Tout le Jura semble être descendu à Genève pour fêter le champion d’un canton. «Son rapport aux chevaux est pourtant très différent de celui des éleveurs de notre région, souligne Rémy Chételat, le rédacteur en chef du Quotidien jurassien. Lorsque Steve a fêté sa médaille d’or olympique au Marché-Concours, il n’a pas monté un Franches-Montagnes. Par contre, sa façon de parler de Nino, sa tristesse à Rio où il regretta surtout que son cheval n’ait pas pu obtenir une deuxième médaille d’or, tout cela parle beaucoup aux Jurassiens.»

«Lisa»

Pour son livre, Raffi Kouyoumdjian a retenu 13 chevaux parmi la centaine que Steve Guerdat a montée en compétition. «Il m’a laissé faire. Lui, je crois qu’il ne fait pas de classement entre ses montures.» Un, pourtant, se détache. Et ce n’est pas Nino. «Le fond d’écran de son portable, c’est Jalisca, explique le journaliste. Sa «Lisa», comme il l’appelle. C’est elle qui l’a sorti du trou il y a dix ans, lorsqu’il était 133e mondial.» Steve était alors à la merci des marchands de chevaux, se demandant s’il n’allait pas prendre la nationalité ukrainienne… Jalisca Solier, mise à disposition par Yves Piaget, le fait gagner ici à Genève en 2006 et le relance complètement.

«Alors, seulement Nino»

Comme Nino, Jalisca a eu droit à des adieux en beauté à Palexpo, en décembre 2013. Mais un mois plus tard, la jument glisse dans son parc et se fracture l’antérieur droit, une blessure irréparable chez un équidé. Cette fin brutale a fortement marqué Steve Guerdat, selon son biographe. «Il veut que Nino puisse profiter de sa retraite.»

En attendant, Nino mène dans la halle 6 l’existence ordinaire des chevaux extraordinaires. Sortie sur l’esplanade qui surplombe l’autoroute, entraînement le matin, douche, spa, soins. Emma, la groom, ne le quitte que la nuit, pour dormir dans le camion stationné à côté. «A part les sollicitations médiatiques, il mène une semaine classique. Mais les journalistes le veulent presque plus que Steve, s’amuse son frère et responsable presse, Yannick Guerdat. Ils me demandent les deux ensemble et quand je les préviens qu’il va être difficile de trouver un créneau, ils répondent: alors, seulement Nino.»

Pour Steve Guerdat, la tension va monter au fil du week-end. Samedi, il a rendez-vous avec les Deroubaix, célèbre famille d’éleveurs du nord de la France. «Steve n’a encore jamais rencontré les «naisseurs» de Nino, se réjouit Pascal Cadiou, président de Stud-Book Selle Français, qui tient un stand à Palexpo. Dimanche, Urs Schwarzenbach, le propriétaire, a annoncé sa présence. Un événement. «Il n’a vu Steve monter Nino que deux fois: aux Jeux de Londres et à ceux de Rio», rappelle Yannick Guerdat. Le milliardaire zurichois aurait pu s’opposer à la retraite de son cheval. Il aurait pu le vendre, ou le confier à un autre cavalier. «Nous avons la chance d’avoir un mécène qui comprend et partage la vision de Steve, poursuit Yannick Guerdat. La décision d’arrêter a été prise avec son accord. Il n’en fait pas une affaire d’argent.»

Une sortie par la grande porte

Steve Guerdat ne le dit pas mais c’est évident: il rêve pour son cheval d’une sortie par la grande porte, que Nino et lui deviennent dimanche le premier couple à remporter trois fois le Grand Prix Rolex. Alors, vendredi après-midi, il ressort son champion pour un ultime galop d’essai au Prix des Communes genevoises, une épreuve d’un niveau supérieur à celui de la veille: treize obstacles, dont un double et un triple, avec des barres à 150 cm. Nino les survole avec une aisance impressionnante. Guerdat pourrait facilement gagner l’épreuve mais, après l’oxer du 6, il évite le triple, salue discrètement de la main et part tout droit vers la sortie.

«Tout le monde me dit que je suis fou de l’arrêter maintenant»

Le temps que le public comprenne, Nino des Buissonnets a déjà quitté la piste pour l’avant-dernière fois de sa carrière. Emma, la groom, nous confirme les raisons de cet abandon («Steve a vu ce qu’il voulait voir») puis fond en larmes. «Vous pleurez parce que c’est bientôt la fin?» Elle fait oui de la tête, et lisse ses mèches blondes derrière ses oreilles pour retrouver une contenance. Les couvertures posées en équilibre sur la balustrade lui sont d’un meilleur secours.

Faisant doucement tourner son cheval sur la piste d’entraînement, Steve Guerdat est, lui, étonnamment serein. Il sourit au public, ce qui lui arrive rarement lorsqu’il monte. Il semble parfois se laisser bercer. Rêve-t-il? Il paraît juste heureux. C’est du moins l’impression qu’il laisse quelques minutes plus tard, lors d’une brève interview. «C’est vrai, je suis très bien. Trop, même. Mais Nino est tellement en forme! Tout le monde me dit que je suis fou de l’arrêter maintenant. Mais c’est ça qui est beau…»


* «Du Jura à l’Olympe. Steve Guerdat, le parcours d’un champion», par Raffi Kouyoumdjian. Editions D + P, 144 pages, 79 francs.


Repères

2001
Naissance le 24 juillet de Nino des Buissonnets. Son «naisseur» est déçu de sa petite taille et de son allure chétive.

2003
Il est vendu à un haras de Normandie, puis débourré par Guillaume Foutrier, qui devine son potentiel sous son fort caractère.

2010
Il est vendu en Belgique puis en Allemagne quand Thomas Fuchs, l’entraîneur de Steve Guerdat, le repère. Urs Schwarzenbach l’achète et le confie à Steve Guerdat.

2012
Champion olympique à Londres.

2013 et 2015
Vainqueur du Grand Prix de Genève.

2016
Quatrième à Rio. Steve Guerdat annonce l’arrêt de la carrière de Nino.