Football

La finale de la Cup, le football en version originale

Samedi, Manchester United et Crystal Palace disputeront la 135e finale de Coupe d’Angleterre. Une épreuve au prestige inégalée, que notre chroniqueur Stéphane Henchoz a remportée en 2001

Aujourd’hui, la Ligue des Champions a pris beaucoup de place mais la Cup reste une compétition à part pour les amateurs de football. Et pour les Anglais, c’est toujours quelque chose d’essentiel, qui fait partie de leur identité.

Le format de la Cup est assez différent de celui des autres coupes nationales. Ce n’est pas comme en France ou en Suisse l’épreuve où un petit club amateur peut jouer contre des pros. En Angleterre, les 20 équipes de Premier League n’entrent en lice qu’en 32e de finale, en principe le premier samedi de janvier. Il reste alors 44 places pour les autres et quand on sait qu’il y a 92 équipes professionnelles en Angleterre, cela laisse peu d’espoir aux Cendrillons de la Coupe. Par contre, le tirage au sort est intégral, vous pouvez tirer une D4 à Anfield, et dans ce cas-là l’équipe visiteuse vient avec 10 000 fans. Les matchs ne sont jamais inversés pour des problèmes de sécurité ou délocalisés dans un plus grand stade. On joue chez soi, et s’il y a match nul, on rejoue sur le terrain de l’adversaire.

Ce sont des matchs toujours très difficiles, disputés, avec beaucoup d’engagement. Dans les ligues inférieures, les joueurs sont aussi bons physiquement que vous mais moins talentueux (sinon ils seraient en Premier League) et compensent en se battant comme des chiens enragés sur chaque ballon. Si vous avez le malheur de jouer chez eux, dans un petit stade avec un public très chaud, c’est encore plus dur. Un entraîneur de Premier League qui veut aller loin en Cup ne peut aligner une équipe de remplaçants.

J’ai joué mon premier match de Cup avec Blackburn dans un 32e de finale contre une D3. Le match n’avait rien d’exceptionnel mais cela m’a fait bizarre parce que pour la première fois je participais à cette compétition mythique. Subitement, j’étais en possibilité de la gagner. Jusqu’alors, cette idée ne m’avait jamais traversé l’esprit. J’ai disputé une fois la finale de la Cup, et je l’ai gagnée. C’était en 2001, la fameuse année où Liverpool a gagné cinq trophées: la Coupe de la Ligue, la Cup, la Coupe de l’UEFA, le Charity Shield et la Supercoupe d’Europe. En Cup, après avoir sorti Leeds United et Manchester City (qui n’était pas le City actuel), le tirage au sort nous offrait en quart de finale un derby contre Tranmere Rovers, un club de D2. Là, on a commencé à se dire que c’était notre année. Nous avons gagné et ensuite affronté Wycombe, une D3, sur terrain neutre à Birmingham. Sans réussir un parcours particulièrement difficile, nous étions donc qualifiés pour la finale contre Arsenal.

Le match n’a pas eu lieu à Wembley, qui était en reconstruction, mais au Millenium de Cardiff. Autre petite déception, il n’était pas télévisé en Suisse. Mais ma famille était là et nous avions 40 000 supporters avec nous. Après la qualification, je m’étais réjoui comme un fou de jouer la finale de la Cup. L’émotion m’a rattrapé la veille du match, lorsque je suis parti de chez moi pour rejoindre l’équipe à notre centre d’entraînement de Melwood. Je me souviens comme si c’était hier de ce trajet en voiture. J’avais 20-25 minutes de route et je réalisais pleinement que j’allais vivre mon rêve de gosse. J’étais beaucoup trop dans l’émotionnel, presque en larmes, seul dans ma voiture. Subitement, tous les sentiments de l’enfance remontaient à la surface.

La finale de la Cup, c’était le match de l’année, l’un des deux ou trois matchs étrangers que l’on pouvait voir à la télévision. Le reste du temps, nous avions droit à une minute de football italien le dimanche soir dans l’émission des sports. La Cup, on ne l’aurait manquée pour rien au monde. Je jouais en juniors à Fétigny mais on finissait suffisamment tôt pour être rentré à la maison à temps. Je connaissais tout par cœur mais je voulais tout voir: l’entrée à pas lent des deux équipes précédées des entraîneurs, qui portaient souvent un œillet à la boutonnière, le God save the Queen chanté par les supporters des deux camps, la présentation des joueurs au membre de la famille royale présent ce jour-là. Et puis le match, toujours hyper engagé et spectaculaire, sur cette pelouse qui avait l’air immense.

En Suisse, nous avions en outre la chance de bénéficier des commentaires de Jean-Jacques Tillmann et Max Marquis. Ils nous racontaient ce match comme s’il se jouait sur une autre planète. Et pour moi, c’était vraiment le cas. J’habitais un village d’à l’époque 400 habitants et mon rêve le plus fou était de jouer un jour en première de mon club. Jamais je n’aurais osé imaginer jouer la finale de la Cup. Et pourtant; je n’ai jamais joué dans la Une de Fétigny mais j’allais disputer la finale de la Cup.

Le jour du match, lors du trajet entre l’hôtel et le stade, notre car avançait au cœur d’une marée rouge de supporters. De l’intérieur, nous les regardions en silence. C’est l’un des rares grands matchs où les joueurs veulent profiter de l’ambiance et prendre pleinement conscience de ce qu’ils sont en train de vivre. Et il y a tout ce cérémonial qui vous rappelle à chaque instant que oui, c’est vrai, vous disputez la finale de la Cup. Tous mes coéquipiers étaient sans doute très émus aussi mais c’est le genre de chose dont on évite de parler dans un vestiaire. Au début du match, je n’avais pas de jambes parce que, à nouveau, j’étais beaucoup trop dans l’émotionnel. Je ne devais pas être le seul parce qu’on s’est fait tourner autour.

En première mi-temps, Thierry Henry dribble notre gardien et se trouve en position excentrée. Je reviens boucher l’angle, il tire et je détourne le ballon du coude gauche. Cela va beaucoup trop vite pour que ce soit intentionnel mais l’arbitre peut m’expulser et donner penalty. Au lieu de cela, il donne sortie de but, je reste sur le terrain et il y a toujours 0-0. Mon rêve aurait pu tourner au cauchemar. Il devient réalité en fin de match quand deux exploits de Michael Owen nous permettent de battre Arsenal sur le fil (2-1). Quinze ans après, on me parle toujours de cette action avec Henry. Parfois, il faut avoir un peu de chance pour réaliser son rêve de gosse.

Publicité