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Danijel Subasic ne peut rien faire sur le tir de Kylian Mbappé. Sa jambe droite blessée l'empêche de se projeter.
© Shaun Botterill

Football

En finale du Mondial, blessés mais titulaires

Les équipes de France et de Croatie alignaient toutes les deux des joueurs diminués lors de l’épilogue de la Coupe du monde en Russie. Cela paraît étrange vu le nombre de remplaçants à disposition, mais la pratique est courante à tous les niveaux

Nous sommes à la veille de la demi-finale entre la France et la Belgique. Après une bonne nuit de sommeil dans sa chambre d’hôtel, Kylian Mbappé se réveille, s’étire et ressent soudain une vive douleur dans le dos. Il comprend immédiatement qu’il y a un problème lorsqu’il peine à se saisir de son téléphone pour appeler au secours le médecin de la sélection tricolore, dont le verdict sera sans appel: trois vertèbres bloquées.

Le quotidien L’Equipe n’a révélé l’épisode qu’après l’épilogue de la Coupe du monde. Sur le moment, tout le staff des Bleus a fait en sorte de ne pas ébruiter l’incident. Mais les faits sont là: le petit prodige de Bondy a joué les deux derniers matchs vers le sacre français en étant blessé. Cela peut paraître étrange alors que chaque formation dispose de douze joueurs sur le banc et que les sélectionneurs claironnent à l’envi que personne n’est irremplaçable. Mais Didier Deschamps a estimé que pour ces parties décisives, un Kylian Mbappé au dos meurtri valait mieux que n’importe qui d’autre.

Au moment du coup d’envoi de la finale, il n’était d’ailleurs pas le seul footballeur physiquement diminué sur le terrain. Les observateurs se sont étonnés de voir le métronome N’Golo Kanté livrer une prestation bien inférieure à ses standards habituels dans l’entre-jeu de l’équipe de France, et sortir dès la 53e minute. Ils ont mieux compris en apprenant, quelques jours plus tard, que le milieu de terrain récupérateur souffrait depuis deux jours d’une gastro-entérite.

Au défi de toute logique

Côté croate, le gardien Danijel Subasic était, lui, manifestement incapable de pousser sur sa jambe droite, douloureux héritage d’une blessure survenue lors du quart de finale contre la Russie. Il avait alors demandé au sélectionneur Zlatko Dalic de ne pas le sortir avant la séance de tirs au but, arguant que son expérience compterait autant que la fraîcheur physique de son remplaçant. Il avait pour le coup raison, mais en finale, ses appuis insuffisamment stables l’ont empêché de s’interposer sur les frappes de Paul Pogba et Kylian Mbappé, auteurs des deux derniers buts français.

Sur une jambe, mais néanmoins sur le terrain. Le constat n’est pas flatteur pour Dominik Livakovic (Dinamo Zagreb) et Lovre Kalinic (La Gantoise), les deux autres portiers du groupe. Une équipe atteignant la finale de la Coupe du monde ne dispose en théorie pas que de onze joueurs capables de la disputer, mais de 23 sportifs affûtés et plus ou moins interchangeables. Qu’un blessé puisse être aligné semble défier toute logique à une époque où les techniciens réfléchissent aux moindres détails.

Lire aussi: Priver de formation les footballeurs binationaux, l’idée qui choque

«Mais quand l’entraîneur a une équipe en tête, que certains automatismes se sont mis en place, il a du mal à y déroger, surtout dans un tournoi où les matchs couperets s’enchaînent, postule Olivier Dall’Oglio, entraîneur de Dijon (Ligue 1). Il y a des remplaçants mais en termes d’efficacité, quelqu’un qui entre en fin de compétition n’apporte pas forcément plus qu’un joueur qui n’est pas à 100% de ses moyens.»

Explication validée par Adil Rami, seul joueur de champ des Bleus à ne pas avoir mis le pied sur le terrain en Russie: «Parfois, j’avais peur de rentrer. Parce que quand tu rentres dans une équipe qui tourne et que tu es un peu moins bien physiquement, que tu n’as pas le rythme… Tu te dis que tu es en Coupe du monde et que tu n’as pas le droit de te louper!»

L’exemple de Federer

La situation n’est pas propre au football. En décembre 2014, Roger Federer aborde la finale de la Coupe Davis blessé au dos, mais la différence de niveau qui le sépare des deux remplaçants (Marco Chiudinelli et Michael Lammer) est si abyssale qu’il jouera trois matchs, le premier perdu contre Gaël Monfils, comme un sacrifice sur l’autel de sa convalescence, les deux suivants gagnés pour offrir le Saladier d’argent à la Suisse.

La possibilité de jouer dépend évidemment en premier lieu de la nature du problème. «On a vu souvent que des garçons fiévreux pouvaient tenir leur place sans problème, reprend Olivier Dall’Oglio. Ce sont des choix d’entraîneurs.» Celui de la Croatie a ainsi décidé d’aligner Ivan Rakitic en demi-finale malgré ses 39 degrés de fièvre et il n’a pas eu à le regretter.

La catégorie des joueurs dits «blessés» englobe, elle, des situations très différentes les unes des autres, surtout dans un sport où les chocs et l’enchaînement des efforts à très haute intensité mettent les organismes à rude épreuve. «Rarement un joueur de football joue sans avoir quelque chose, reprend l’entraîneur de Dijon, interrogé par Le Temps lors d’un stage de préparation de son équipe à Divonne-les-Bains (France). Il faut arriver à évaluer si le joueur est capable de tenir son rang. Le plus difficile, ce sont les blessures musculaires…»

L’importance de l’enjeu

Les supporters uruguayens ont longtemps espéré que le mollet du buteur Edinson Cavani, touché en huitièmes de finale du Mondial contre le Portugal, soit «réparé» pour affronter la France en quarts. Mais on ne rigole pas avec les muscles et le buteur du Paris-Saint-Germain ne figurait même pas sur la feuille de match.

Touché aux ischio-jambiers (arrière de la cuisse), Dimitri Payet (Olympique de Marseille) espérait que «ça tienne», selon l’expression consacrée, lors de la finale de l’Europa League contre l’Atlético Madrid. Mais dès la 32e minute de jeu, il a dû quitter le terrain en désespoir de cause et en pleurs, sans doute déjà conscient que cette demi-heure allait le priver du voyage en Russie. Lors du même match, son coéquipier Bouna Sarr savait qu’une nouvelle luxation de l’épaule le menaçait en cas de mauvaise chute. Il a pu aller au bout de la rencontre. Mais il existait un risque parfaitement identifié.

Tu as envie de faire les efforts nécessaires pour rester sur le terrain. Pour ne pas quitter le haut de l’affiche. Car dans ce milieu, on tombe vite dans l’oubli…

Sacha Margairaz, ancien joueur du Lausanne-Sport et du FC Baulmes

Pour décider de prendre ou non un athlète, joueurs et membres du staff évaluent plusieurs aspects, à commencer par l’enjeu d’une rencontre. C’est ainsi qu’en mars, Xherdan Shaqiri était annoncé blessé pour un match amical de l’équipe de Suisse contre la Grèce, et qu’il était titularisé par son club de Stoke City, en pleine lutte contre la relégation, le lendemain contre Everton. Pour tenter de gagner la Coupe du monde, la plus prestigieuse des compétitions, les footballeurs sont prêts à «serrer les dents» un peu plus que pour une rencontre de championnat sans enjeu.

Au mépris de la prudence

Et pourtant. A tous les niveaux et tous les week-ends, des joueurs hypothèquent leur santé pour tenir leur place. Ancien professionnel en première et deuxième divisions suisses, Sacha Margairaz avoue ainsi avoir souvent joué blessé pendant sa carrière.

«J’ai régulièrement eu des problèmes musculaires qui auraient dû me priver de matchs, témoigne le Vaudois, aujourd’hui âgé de 37 ans. Dans ces moments-là, personne ne te met la pression mais on te dit que ce serait bien que tu joues. J’avais envie d’être sur le terrain, le coach avait envie que je sois sur le terrain… Alors on faisait le nécessaire. Plusieurs fois, on m’a injecté de la cortisone pour masquer la douleur, tout simplement. Je me rappelle que certains jours, j’entrais sur le terrain sans la moindre sensation au niveau des orteils. Mais ça tenait.»

L’ancien joueur du Lausanne-Sport et du FC Baulmes «touche du bois» pour ne pas avoir à subir le contrecoup de ces libertés prises avec la prudence. «Avec le recul, je me dis que ce n’était pas très raisonnable, mais je suis devenu mature sur le tard, avoue-t-il. Sur le moment, en tant que jeune joueur, tu as envie de faire les efforts nécessaires pour rester sur le terrain. Pour ne pas quitter le haut de l’affiche. Car dans ce milieu, on tombe vite dans l’oubli…»

Cela ne sera pas le cas de Kylian Mbappé. A 19 ans, l’attaquant français a remporté la Coupe du monde, il compte parmi les favoris en vue du Ballon d'or et la FIFA vient d’en faire un des dix candidats au titre de joueur de l’année.

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