Cyclisme

A Finhaut-Emosson, avec les «virageois»

Au bout de la tant attendue étape du Tour de France en Valais et d’une terrible ascension, le Russe Ilnur Zakarin a levé les bras. Récit d’une journée depuis le lacet dit de Corbes

Lacet dit de Corbes, à 2,5 kilomètres du barrage d’Emosson, arrivée de la 17e étape du Tour de France. Le pourcentage est de 12%. Bernard Thévenet, l’ancien double vainqueur de la Grande Boucle et parrain de cette étape valaisanne, compare la montée longue de 11 kilomètres à celle de l’Alpe d’Huez. C’est sans doute un brin exagéré mais cela indique que l’effort va marquer les corps et les esprits.

Il est 13h et le virage, à 1748 m d’altitude, a été investi depuis trois jours par certains campeurs patients et courageux. Il fait chaud, très chaud. 30 degrés ce mercredi. La foule est présente, compacte, bariolée, mais pas aussi nombreuse que le long des ascensions du Mont Ventoux ou du Tourmalet. La faute, disent les habitants de Finhaut, aux routes trop tôt interdites à la circulation et au prix prohibitif du funiculaire, trois fois plus cher que d’habitude.

Beaucoup de personnes sont montées à vélo pour apprendre une fois le sommet atteint qu’il leur fallait redescendre, la ligne d’arrivée étant réservée aux VIP et amis des VIP. Le passage des coureurs est prévu aux alentours de 16h30. Hervé, un pharmacien strasbourgeois, a laissé sa voiture à Finhaut et a marché. Il a opté pour le virage de Corbes parce qu’un chemin mène à un tunnel où il fait très frais. Il est assis dans l’herbe, lit «Un sentiment plus fort que la peur» de Marc Lévy. Il l’a ouvert ce matin vers 9h, en est à la page 68.

Peu de réseau pour les téléphones, alors les «virageois» (nom donné par un Samaritain qui a posé son poste de secours à Corbes) prêtent l’oreille aux commentaires à l’accent valaisan très prononcé de Gaby Michellaud, le speaker bénévole de Finhaut dont la voix porte sur les 11 kilomètres d’ascension. Où l’on apprend en début d’après-midi qu’un groupe d’échappés possède 10 minutes d’avance sur le peloton. «La télé française appelle ce groupe le groupe Feuillu parce que c’est un coureur français, mais moi je l’appelle le groupe Morabito parce que Steve est dedans et on est dans le Valais», se fâche Gaby. Qui prévient: «Si vous voulez reconnaître Steve, il a le dossard 124, le 124!»

Arrivent à vélo Bastien et Maekele, deux jeunes du club cycliste de Bex. Maekele est érythréen et vit en Suisse depuis un an avec sa famille. Il est venu encourager son compatriote Daniel Teklehaimanot, une star dans son pays qui court pour une équipe sud-africaine. «J’ai fait un stage de VTT avec Daniel dans mon pays», raconte Maekele. Bastien ajoute: «Maekele, c’est un futur champion, il monte très vite.» 14h et la police valaisanne évacue les spectateurs à hauteur d’un talus qui donne sur le ravin «parce qu’un mouvement de foule peut provoquer une catastrophe». Grogne, car la vue était imprenable. L’agacement redouble lorsque la caravane publicitaire passe car les cadeaux lancés atterrissent au pied des gendarmes, qui s’empressent de les stocker dans leur véhicule de service. «Ceux-là ont gagné leur journée», lâche quelqu’un.

Gaby Michellaud croit avoir vu Bernard Hinault dans une voiture suiveuse et le remercie d’être venu «chez nous». Il poursuit: «Faites attention à vos chiens et vos enfants, ne traversez pas. Les saucissons Cochonou arrivent, attention lorsque vous les ramassez.» Deux skieurs à roulettes descendent la pente, ce qui fait rire tout le monde.

«Un pull déchiré, ouhlala il y a eu une chute, c’est Barguil le Français!», s’excite Gaby. Le Russe Ilnur Zakarin, futur vainqueur de l’étape, est le premier à entrer dans Finhaut et à attaquer les 11 kilomètres vers Emosson. Steve Morabito suit dans un autre groupe, ce qui lève chez les Fignolins des vivas et des cris de joie. Sébastien Reichenbach, originaire de Martigny, accompagne Chris Froome le maillot jaune à 9 minutes des échappés. Bel exploit. Finhaut exulte.

Il est environ 16h30 et Ilnur Zakarin se présente au lacet de Corbes. Coup de pédale élégant, il mouline, visage étrangement serein, sans stigmate de fatigue. «Il est dopé, ça se voit», en conclut un Allemand soupçonneux en mimant une seringue s’enfonçant dans un bras. Etonnamment la foule qui agite des drapeaux ne serre pas trop le coureur, contrairement à ce qui est vu et dénoncé en France, en Espagne ou en Italie. «Les gens ici sont disciplinés», observe un motard vendéen qui conduit un photographe d’agence. Le groupe maillot jaune franchit à son tour Corbes.

Au bout de l’étape, Chris Froome renforcera son avance au classement général. Les gens regardent surtout l’hélicoptère qui transmet les images et font des grands gestes aux familles qui regardent la télé.


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