Fabian Cancellara pose son imposante carcasse dans le canapé d'un hôtel palois. C'est jour de repos sur le Tour de France, ce lundi. Le Bernois de l'équipe Fassa Bortolo, fourbu suite à une deuxième semaine de course cauchemardesque, est malgré tout souriant et détendu. Sûr de son attachante personne, des qualités qui font de lui, depuis quelques années, le plus grand espoir d'un cyclisme helvétique au creux de la vague. Il a 24 ans et son palmarès tarde à s'étoffer. Lui ne doute pas, persuadé qu'il finira par s'imposer, avec ses valeurs, dans le monde si particulier du cyclisme professionnel.

Le Temps: Quel bilan personnel tirez-vous des deux premières semaines de ce Tour de France?

Fabian Cancellara: Les huit premiers jours, excellents, m'ont permis d'emmagasiner confiance et motivation pour la suite. Depuis, malheureusement, mon corps est mon principal adversaire. J'ai été sous antibiotiques plusieurs jours afin de soigner un rhume tenace, j'ai connu des problèmes respiratoires et mes douleurs sinusales se sont maintenant déplacées vers mes oreilles. Traverser les Alpes puis les Pyrénées dans ces conditions a été une terrible épreuve.

– Avez-vous songé à l'abandon?

– Dans l'ascension du Galibier (ndlr: mercredi dernier), j'ai eu l'impression de faire la guerre. De ma vie, je n'ai jamais autant souffert sur un vélo que ce jour-là. A l'arrivée, alors que j'avais 38 de fièvre et que je me sentais complètement vidé, j'avoue que j'ai pensé à ne pas repartir le lendemain. Mais contrairement à certains coureurs, qui rentrent à la maison à la première contrariété, je veux à tout prix rallier Paris.

– Comment se motive-t-on lorsqu'on pointe au 130e rang du classement général, à 2h58' de Lance Armstrong?

– Il est évident que j'avais d'autres ambitions au départ. Mais je me dis que j'ai de la chance d'être là. Et je sais que le fait d'avoir «survécu» à des moments aussi durs me servira à l'avenir. Quand tu repenses, après coup, à toutes ces heures de souffrance, tu en retires une force supplémentaire.

– L'an passé, alors que vous portiez le maillot jaune à Liège, vous aviez déclaré que vous seriez un jour apte à viser le podium, voire la victoire sur le Tour. Avez-vous l'impression de stagner?

– Non. J'ai 24 ans et je me considère toujours en phase d'apprentissage. Je n'ai pas la précocité d'Ivan Basso ou Damiano Cunego. Pour l'instant, mes aptitudes peuvent me permettre de remporter une belle course d'un jour, pas de figurer parmi les dix premiers d'un grand tour. Je sais comment faire pour que les choses soient différentes d'ici à cinq ans.

– C'est-à-dire?

– La première condition est de disposer d'une équipe performante, qui accepte de se mettre à ton service. Je ne veux pas dire de mal de ma formation Fassa Bortolo, mais j'ai envie de franchir un cap.

– Votre contrat prend fin cette saison et il se murmure que des équipes comme Discovery Channel ou CSC ne sont pas indifférentes à vos capacités…

– (Sourire lumineux). J'ai une idée bien précise de ce que je cherche et beaucoup de formations ont pris contact, dont les plus prestigieuses. Cela dit, toutes les offres ne m'intéressent pas. Le vélo est un business, mais l'argent ne fait pas tout. Je veux un groupe solide, avec les meilleures compétences possibles. Et comme je suis sensible à l'aspect humain des choses, je souhaite évoluer au sein d'une structure qui fonctionne comme une famille.

– Celle de la Fassa Bortolo vient d'être secouée par l'affaire Frigo, dont l'épouse a été interpellée en possession de produits dopants. Comment avez-vous vécu cet épisode?

– Dario est quelqu'un de particulier, avec qui j'ai vécu de très beaux moments ces deux dernières années. Je ne comprends pas. Il a longtemps été encensé par les médias, qui le massacrent aujourd'hui. Il y a une erreur quelque part et je suis impatient que toute la lumière soit faite sur cette affaire afin que nous retrouvions une certaine sérénité.

– Le climat de suspicion qui entoure le peloton est-il pénible à vivre?

– Oui, surtout quand une journée de repos sur le Tour débute avec l'arrivée, à 8 h 15, des commissaires de l'Union cycliste internationale dans ta chambre (ndlr: il fait partie des trente-six coureurs qui ont été contrôlés lundi matin). Plus sérieusement, je vis mal le fait que nous soyons considérés par certains comme des criminels ou des pédophiles, sans aucun discernement. Vous, journalistes, faites votre métier, mais il y a une tendance générale à l'exagération. Le dopage, donc la drogue, c'est un problème de société qui concerne bien d'autres milieux que celui du cyclisme.

– Il y a toutefois des tricheurs. Que ressentez-vous lorsque vous apprenez qu'un coureur a eu recours à des produits interdits pour améliorer ses performances?

– (Il lève les yeux au ciel). Il y a, là-haut, une personne qui a beaucoup plus de pouvoir que moi et je lui fais confiance. Le hasard ou la chance n'ont rien à voir avec tout ça et tout finit toujours par se savoir et se payer. Les coureurs sont constamment sous la pression des équipes, des sponsors, des médias et du public. Certains ne la gèrent pas. Pour ma part, je parviens à ne pas en être l'esclave (ndlr: son surnom est «Spartacus»), je ne m'occupe pas des autres et je fais mon job comme j'estime qu'il est juste de le faire.

– Faut-il être fou ou masochiste pour choisir ce métier?

– Il est vrai que nous souffrons beaucoup, mais la pluie, le vent, la canicule et la douleur sont des éléments avec lesquels tu apprends à cohabiter. Et puis, il n'y a pas que ça dans le vélo. Ce lundi, je suis allé faire une sortie de 70 kilomètres avec Juan Antonio (ndlr: Flecha, son coéquipier). Même si nous roulions à bloc, nous entendions les chants des oiseaux, ce qui n'était pas désagréable après avoir subi les supporters basques pendant deux jours. Il n'y a pas beaucoup de gens qui ont la chance d'avoir les Pyrénées dans leur bureau.

– Le cyclisme était-il une vocation pour vous?

– J'ai d'abord fait du foot et je n'étais pas un mauvais attaquant. Mais j'ai arrêté parce que tu ne peux jamais sortir du rectangle. J'ai commencé le vélo à 13 ans, avec celui de mon père. J'ai découvert par ce biais les paysages de l'Emmental et de l'Oberland, j'ai intégré un club, disputé mes premières courses et, lorsqu'il a fallu abandonner mon apprentissage d'électricien pour me lancer à fond dans le cyclisme, je n'ai pas hésité.