Depuis que l’homme est homme, il s’épanouit dans la fascination des records et des œuvres immortelles. Depuis que Roger Federer est Roger Federer, il cite sans faute des scores nettement plus vieux que lui, narre des carrières antiques, récite des épopées magnifiques. En cet an de grâce 2009, il accède à la reconnaissance suprême, celle de ses pairs et de l’analyse synchronique.

Comme si un sentiment d’appartenance, évident et mystique, liait les champions, Roger Federer se réclame de la rare espèce: «Je les admire. Je suis intrigué par la manière dont ils restent maîtres de leur discipline. Des athlètes dominent pendant une année, mais peu inscrivent leur emprise dans la durée. Tous les sportifs respectent cette qualité parce que, précisément, elle est l’apanage d’une minorité. Je sais que, aux vestiaires, les joueurs sont très impressionnés par mes records.»

Depuis plusieurs mois, le maître s’est mis en tête de dépoussiérer les tabelles les plus nobles. Il a embrassé une démarche moins empirique, tournée vers le rendement et la postérité, au mépris de ses inclinations originales – briller, épater, dominer. Roger Federer n’a plus joué pour plaire, mais «pour écrire l’histoire», celle qui a bercé son enfance rêveuse. Il a joué pour destituer Pete Sampras de la primauté statistique. Perspective obsédante, stressante, farouchement excitante.

Que reste-t-il de ses premières amours espiègles? Le succès a souri à Sampras mais lui, arrivé au stade jubilatoire de la désillusion, n’y a vu que de la fourberie. L’Américain, prince ténébreux, arbitre des élégances, a régné en sourdine durant plus de six ans, sans jamais confesser les vertus cardinales de son existence. L’aveu a jailli d’une traite, à la retraite, dans des convulsions d’esthète: «Je me suis consumé. J’ai mangé, dormi et respiré en pensant au tennis. Rien d’autre n’a existé dans ma vie. Ce fut une obsession destructrice.»

Pete Sampras était-il ennuyeux? Il n’avait ni la sexualité débridée de Denis Rodman, ni les dépenses somptuaires de Mike Tyson, ni les beuveries buissonnières d’Andre Agassi. Il s’est contenté d’avoir du génie et d’en disposer à loisir, sans attendre d’autres dividendes que la victoire, une multitude de victoires. A son image, jusque dans l’hommage, la chronique a fait bon marché de son habileté pour disserter sur son ascèse trop sage, douleurs silencieuses d’un homme prisonnier de ses exigences, esclave de son personnage.

Jim Courier, ex-numéro un mondial, reconnaît: «J’ai détrôné Pete pendant quelques mois, mais je n’ai pas eu la force de m’entêter. Moi, j’ai de l’appétit pour la vie, la vraie vie. Or, pour rivaliser avec Pete, on n’avait pas le droit de vivre.»

«Je ne suis heureux que si je suis le meilleur», avait coutume de dire Pete Sampras. L’était-il alors? Le meilleur joueur de l’histoire, sans aucun doute. Heureux, peut-être. C’est une autre histoire.

Comme Roger Federer, «Pistole Pete» a séquestré ses émotions sous un aplomb de fortune; observateurs et adversaires se sont escrimés à percer les défauts de la cuirasse, sans trouver trace d’extravagance, d’acrimonie, ou de gaieté. Sampras est parti sans maux dire, après avoir revisité l’histoire sur la pointe des pieds. A travers lui, comme à travers Roger Federer, nous avons appris combien était sotte cette sentence de Léo Durocher: «Nice guys always finish last.»

La démonstration est imparable: quatorze victoires en Grand Chelem, cinq Masters, 286 semaines à la tête du classement ATP. Seul Roland-Garros, terre maudite des esthètes, s’est refusé à Pete Sampras, et un malheur, un seul, l’a frappé assez durement pour le soustraire à son ambition: la mort de son entraîneur et confident Tim Gullikson, accueillie avec des sanglots, en plein match, à l’Open d’Australie 1995.

De la même manière, Roger Federer n’a pas touché une raquette pendant deux mois, et a envisagé de mettre un terme à sa carrière, après le décès de son premier mentor Peter Carter.

Pete Sampras et Roger Federer nous ont-ils ennuyés? Ennuyeux par rapport à qui, en fonction de quoi? Ennuyeux comme une habileté manœuvrière, comme une hégémonie extraordinaire, comme un répertoire sans faille, comme un toucher de balle d’une pureté sublime. Ennuyeux comme des joueurs parfaits – mais la perfection ne paraît jamais fastidieuse à ceux qui la poursuivent sans relâche.

Entièrement dévoués à l’immortalité de leur œuvre, les deux hommes ont joué de leur instrument avec force et dextérité, en élevant le tennis au rang de discipline artistique. Ils en ont fait toute une histoire.Legende texte grasLegende texte legende texteLIEU ET DATEDR«Pour rivaliseravec Pete Sampras,on n’avait pasle droit de vivre» Roger Federer et Pete Sampras côte à côte dans la légende. Ils sont unis par une même exigence, par une quête inlassable de perfection et de records, dans ce qu’elle a de plus obscure.