Dehors, tout est noir, mais ils continuent d’avaler les kilomètres sur leur tapis de courses. Chez NonStop Gym, le sport en libre-service se pratique nuit et jour. Par choix ou par nécessité. La légende urbaine veut qu’il y ait «toujours quelqu’un». Vraiment? On tente une nuit d’insomnie à la salle de la Jonction, ouverte depuis avril 2015, pour le vérifier. Verdict: un va-et-vient ininterrompu, sauf entre 1h30 et 3h du matin où la fréquentation chute. Mais qui sont ces sportifs qui viennent au-devant des machines alors que la ville entière est endormie?

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22h: les écrans clignotent et la rangée de vélos elliptiques vrombit à l’unisson. Ils sont une quinzaine à pédaler ferme, portés par les bonnes résolutions du début de semaine. «Ce n’est pas la rue du Rhône, mais l’essentiel est là», plaisante Petra Posselius, cofondatrice du lieu qui effectue le tour du propriétaire en tenue de fitness avec son associée Ellen Berg. L’espace est basique, fonctionnel, pas de fioritures ni de spa. Anciennes de Procter&Gamble, les deux Suédoises ont lancé leur concept unique en Suisse en 2014. Elles possèdent aujourd’hui six clubs à Genève et à Lausanne, fréquentés par quelque 10 000 abonnés. A partir de 49 francs par mois, l’offre défie toute concurrence.

Horaires irréguliers

Certains travaillent à l’aéroport, d’autres sont conducteurs de bus ou serveurs dans l’hôtellerie-restauration. D’autres encore, Témoins de Jéhovah, doivent se lever tôt pour exercer leur religion. Tous ont des horaires irréguliers qui leur imposent un rythme de vie décalé dans lequel il est difficile de trouver de la place pour le sport. «C’est soit très tard, soit très tôt», résume Christophe, la respiration haletante. Le jeune homme de 26 ans, employé dans une multinationale, a pris l’habitude de venir s’entraîner tard lorsqu’il habitait en Pologne. «Je ne m’endors jamais avant 1h du matin», souffle-t-il avant de reprendre place sur son appareil de musculation.

Une heure plus tard, les trois étages aux baies vitrées ne désemplissent pas. Un à un, les clients composent le digicode et pénètrent dans la salle. Dans l’espace de musculation située au sous-sol, on soulève de la fonte, casque vissé sur les oreilles. Presque exclusivement entre hommes. Les débardeurs blancs font figure de dress code. Seule exception: une fille longiligne qui effectue mécaniquement ses tractions les deux mains gantées. «Je ne parle pas français», articule-t-elle, concentrée dans sa bulle. On n’en saura pas plus. Sur le sol de gomme noir, des poids de toutes les tailles. «Chacun s’entraîne en fonction de ses capacités, précise Petra Posselius. Des coachs indépendants sont toutefois disponibles sur rendez-vous.»

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Espace féminin

Dans le vestiaire des femmes, Joëlle et sa copine Nadia, moulées dans leur legging bariolé, finissent de lacer leurs baskets. «Je viens m’entraîner après avoir couché ma fille», explique la jeune maman de 24 ans, inscrite chez NonStop Gym depuis l’ouverture. «Grâce à ces horaires étendus, j’arrive à trouver du temps pour moi.» Le sport pour Joëlle, c’est généralement à deux ou à trois pour mieux se motiver. «Mais ce soir, une fidèle manque à l’appel», sourit-elle avant de filer à l’étage, dans la salle réservée aux femmes. On la suit. L’ambiance est davantage step et tapis de yoga, les yeux rivés sur le miroir. «Ici, on est tranquilles.» Dans d’autres fitness du groupe, ces espaces sont directement connectés avec les vestiaires féminins.

Au même étage, trois garçons se relayent à tour de rôle sur une «machine de torture». Une presse chargée à bloc pour renforcer cuisses et fessiers. Avant d’arriver à Genève il y a six mois, Jessy et Alan, 28 et 27 ans, étaient éleveurs de crocodiles en Australie pour LVMH. Aujourd’hui, le premier travaille dans l’hôtellerie, l’autre est resté dans le secteur du luxe. «Après le boulot, on vient ici pour évacuer le stress, explique Jessy, grand amateur de boxe. Mieux vaut ça que de fumer.» En retrait, Sylvain, 37 ans, passe son tour. «Je suis séché», lance-t-il en riant. «Je vais juste finir mes étirements.» Lui aussi termine tard ses journées dans un restaurant genevois.

Non loin de là, deux femmes papotent, bouteille d’eau à la main. «Normalement, on vient à cinq, tous les soirs», expliquent en chœur Myriam et Stéphanie, employées au Duty free de l’aéroport de Genève. «En trois mois, on voit déjà des résultats, soufflent-elles. Et puis, se retrouver entre collègues hors du travail, c’est sympa.»

Le fitness, un défouloir

Il est minuit passé lorsque Catherine, 48 ans, franchit la porte du vestiaire. Depuis six mois, cette employée des TPG vient elle aussi avec un collègue. «Mon médecin m’a dit que ce n’était pas l’idéal, confie-t-elle. Il paraît que le corps n’est pas fait pour rester en activité tard dans la nuit. Mais avec mes horaires, c’est ce qui m’arrange le mieux.» A un jet de pierres du dépôt TPG où elle range son bus une fois son tour terminé, le fitness fait office de défouloir.

A l’étage, les tapis se vident peu à peu. On engage la conversation en espagnol avec Alejandra et Adriana. Originaires du Salvador et de Colombie, les deux amies sont témoins de Jéhovah. «La prédication commence à 8h et dure deux heures, on fait le tour de la ville pour prêcher la bonne parole, explique Adriana, nounou âgée de 49 ans. Avant ça, je dois réveiller mes enfants et leur préparer le petit-déjeuner. En principe, je viens à l’aube, mais aujourd’hui j’ai accompagné Alejandra pour son premier jour.»

A 1h30 du matin, Nadia et Joëlle quittent la salle, les joues rouges d’effort. Seule la bande-son reggaeton résonne désormais dans la pièce. En boucle. L’attente commence. Toutes les quinze minutes, les néons détecteurs de mouvement s’éteignent. On reste un moment dans le noir. On joue à se faire peur. L’attente se prolonge. Au carrefour d’en face, les rares voitures se croisent au ralenti. Les bras alignés des vélos elliptiques projettent leur ombre difforme sur les murs.

Premier client novice

Vers 3h, les phares d’une voiture se reflètent dans les baies vitrées. On retient notre souffle. L’oiseau rare est en réalité un novice un peu déboussolé. «Où sont les vestiaires?», demande-t-il, un brin surpris de nous trouver là. On lui indique le sous-sol, il disparaît. «C’est mon premier jour, je voulais être sûr de pouvoir m’entraîner dans le calme», lance-t-il lorsqu’il réapparaît. C’est réussi. Pourquoi si tôt? «Je me lève généralement à 5h, ça ne change pas grand-chose pour moi.» Il explique être étudiant et travailler dans un cabinet d’architecte en parallèle, avant de filer régler la selle d’un vélo pour étrenner cette nouvelle journée. Noé, c’est son nom, a ouvert le bal.

Après lui, le défilé reprend. Avant le lever du soleil, les battants de la porte automatique s’ouvrent des dizaines de fois pour laisser entrer des abonnés pressés, serviettes sous le bras. Des quadragénaires en costume, des jeunes filles sac à dos, quelques pimpantes retraitées. Tous, en sont persuadés, il n’y a pas d’heure pour le sport.

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