Florence Schelling s’apprête à devenir la nouvelle directrice sportive du CP Berne.

Dans un monde parfait, cette information tombée mercredi 8 avril ne surprendrait personne. Cette jeune femme de 31 ans patine dans le hockey sur glace depuis son plus jeune âge, elle y fut une excellente gardienne avant d’entamer une reconversion à la bande comme sélectionneuse d’une équipe nationale juniors et au micro comme consultante pour la télévision alémanique. Elle est en plus titulaire d’un master en économie, qui présuppose les qualités nécessaires pour assumer le côté business du poste. Bref: elle n’a pas à rougir de son profil.

Mais notre société demeure assez loin de l’égalité des genres. Le domaine du sport de haut niveau sans doute un peu plus que d’autres. Les femmes restent ridiculement sous-représentées au sein de la plupart des instances dirigeantes et des staffs des équipes professionnelles. Elles y sont encore plus rares à assumer des responsabilités techniques. Le cas de Corinne Diacre à la tête de l’équipe de Clermont Foot en Ligue 2 française (entre 2014 et 2017) tenait plus de l’exception confirmant la règle que de l’amorce d’un changement de paradigme.

Gardienne chez les hommes

Tout ça, Florence Schelling le sait bien. Alors quand, voilà deux semaines, elle a reçu un appel de Marc Lüthi, patron du plus titré des clubs de hockey sur glace suisse, sa surprise fut totale. «Il m’a simplement dit qu’il cherchait une nouvelle personne pour la direction sportive et qu’il avait pensé à moi», raconte-t-elle au bout du fil. Un tel poste, elle «en avait déjà rêvé». Mais pas forcément aussi vite, ni dans une telle institution, ou en tout cas pas sans avoir à le demander. «Nous ne cherchions pas un homme ou une femme, mais des compétences», a justifié Marc Lüthi.

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Cela n’enlève rien à la haute valeur symbolique ajoutée de ce recrutement. Dans une discipline où seuls 10% des quelque 30 000 licenciés sont des licenciées, confier l’un des rôles les plus en vue à une jeune femme n’a rien d’anodin. Stéphanie Mérillat (co-présidente du HC Bienne) et Vicky Mantegazza (présidente du HC Lugano) occupaient déjà des fonctions importantes dans le hockey suisse, mais elle sera la toute première directrice sportive d'un club professionnel. «C’est clairement quelque chose de spécial, reconnaît l’intéressée. Le hockey féminin se développe de plus en plus dans différentes régions du monde comme les Etats-Unis, le Canada, la Russie ou la Suède. En Suisse, il y a encore beaucoup de choses à faire. Mais à Berne, j’ai été engagée pour servir le club. Si je fais du bon travail et que cela fait du bien à l’image des femmes dans la discipline, tant mieux. Mais ce n’est pas l’objectif principal.»

Il y aura par contre le défi personnel de faire porter sa voix dans un monde éminemment masculin… On peut l’entendre sourire à l’autre bout du téléphone. «Assumer le fait d’être une fille dans un milieu de garçons, c’est un pas que j’ai sauté à l’âge de 4 ans quand j’ai commencé à jouer avec mes frères, raconte-t-elle. Depuis, j’y ai toujours évolué, donc c’est devenu normal à mes yeux.»

Le hockey sur glace présente la particularité de permettre aux gardiennes de jouer dans les ligues masculines. Elles sont quelques-unes à le faire en Suisse, certaines aux portes du professionnalisme. Florence Schelling a gravi la hiérarchie jusqu’à disputer une vingtaine de matchs avec l’équipe de Bülach en 1re ligue (à l’époque la troisième division nationale) et à s’entraîner avec celle de Grasshopper en Ligue nationale B.

Chute à ski

Côté féminin, elle a évolué au plus haut niveau entre le Canada et la Suède. Elle fut surtout un des piliers de l’équipe de Suisse entre 2004 et 2018, participant à quatre éditions des Jeux olympiques et à onze Championnats du monde, une médaille de bronze dans chacune des deux compétitions à la clé. Son charisme, sa maîtrise des langues et sa disponibilité en ont fait une véritable ambassadrice de son sport dans le pays.

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Elle a pris sa retraite sportive à l’âge de 29 ans seulement pour terminer ses études et lancer sa seconde carrière professionnelle, qu’elle n’envisageait pas forcément dans le hockey sur glace. «Après avoir décroché mon master, j’ai travaillé pour une entreprise de consulting et… cela ne m’a pas du tout plu», souffle-t-elle.

En février 2019, alors qu’elle vient de raccrocher ses patins, elle est victime d’un grave accident de ski. Elle se brise la sixième vertèbre cervicale et se retrouve clouée au lit avec pas mal de temps pour réfléchir à ce qu’elle souhaite faire de sa vie une fois rétablie. L’évidence s’est petit à petit imposée: elle veut continuer à œuvrer autour des patinoires.

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Dans un premier temps à 50%, car elle n’a pas encore achevé sa longue convalescence, la nouvelle recrue du CP Berne prendra après le week-end de Pâques la relève d’Alex Chatelain, qui ne quitte pas l’encadrement du club et sera là pour l’épauler à ses débuts. «Ce que je veux faire? Sélectionner les bons joueurs, embaucher les bons entraîneurs et tout donner pour que le CP Berne atteigne ses objectifs», déclare simplement la «Sportchefin».

Elle ne débarque pas dans une maison à rénover. Le club de la capitale aurait manqué les play-off cette saison s’ils avaient eu lieu, après sa neuvième place lors de la saison régulière, mais il a remporté trois titres de champion en quatre ans et connaît la recette du succès. «Dans un premier temps, je vais me familiariser avec les stratégies qui ont fait leurs preuves, reprend la jeune femme. Et petit à petit je vais amener ma touche à l’édifice.»


En dates

1989 Naissance.

2006 A l’âge de 16 ans, participe aux JO de Turin.

2008 Quitte la Suisse pour allier sport et études aux Etats-Unis.

2018 Quatrièmes Jeux olympiques à Pyeongchang, puis retraite sportive.

2020 Directrice sportive du CP Berne.