La folle ascension du trail running

Endurance La version moderne de la course de montagne fait de plus en plus d’adeptes

Le trail séduit parce qu’il est plus fun, plus dur et plus variéque le marathon

La discipline compte déjà ses icônes

Records battus. A Villeret (BE), début septembre, le vainqueur a terminé en 1 heure et 46 minutes. Mais le comité d’organisation de la course Villeret-Chasseral-Villeret célébrait surtout sa propre victoire: 426 participants. Une centaine de plus qu’en 2014. Roman Brüschweiler, lui, a fini en 2h26. Ce Thurgovien de 40 ans s’est levé à 4h du matin pour être au départ de cette course de 26 km. Une peccadille. En 2014, Roman a couru l’Irontrail de Davos: 201 km, 11 400 m de dénivelé positif. En 45 heures, chiffre-t-il avec fierté. «J’adore ce sport, j’oublie mes soucis du quotidien. Et j’en ai…»

«Ce sport», c’est le trail running (littéralement «course de sentier»). La version moderne de la course de montagne connaît une ascension vertigineuse depuis dix ans. Aux Etats-Unis, en Suisse, en France ou en Espagne, les adeptes se multiplient à grande vitesse. Pour participer à la plus célèbre épreuve du genre, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc et ses 170 km, certains patientent pendant trois ans avant de faire partie des 2300 coureurs tirés au sort.

Professeur à l’Université de Pau, le sociologue Olivier Bessy voit trois raisons au succès du trail. D’abord, «les gens y cherchent leurs propres limites, sans tenir compte de leur temps ou de leur classement. Dans un trail, on court avec, et non pas contre les autres.»

Pourquoi pas un marathon? C’est la deuxième raison: le milieu naturel ajoute de l’incertitude. Le trail est plus amusant que la course à pied, car «il offre plus de technique, de diversité, de descentes», énumère Olivier Bessy. Enfin, dernier critère: le style. Aujourd’hui, conclut le sociologue, les tenues sont design et colorées, les traceurs GPS se sont miniaturisés… Bref, le trail est un sport tendance et branché qui attire aussi les jeunes et les femmes.

Parmi ceux qui ont contribué à lui construire cette image, il y a Salomon. «En 1998, se souvient Jean-Marc Pambet, le patron de l’entreprise savoyarde, nous avons réalisé des prototypes de chaussures pour le Raid Gauloises avec des paramètres de stabilité, de protection du pied, de grip [adhérence]… C’était une première. Jusque-là, on portait soit des chaussures de course à pied, soit des chaussures de randonnée.» Aujourd’hui, chiffre-t-il, le trail représente 15% du marché des chaussures de course.

En Suisse, environ 90 trails sont organisés entre mai et octobre. Il y en a pour tous les mollets. Thyon-Dixence s’étend sur 16 km, la doyenne Sierre-Zinal sur 31 km. Les marathons de montagne, autour de la Jungfrau, par exemple, sont devenus monnaie courante. Viennent ensuite l’Eiger Ultra-Trail (51 km) ou le Nendaz Trail (65 km). Puis, à partir de 80 km, place aux «ultratrails». Depuis dimanche se court par exemple le Tor des Géants, dans le val D’Aoste. L’épreuve ultime, avec ses 330 km et ses 24 000 m de dénivelé positif. Le plus rapide est arrivé mercredi après 80 heures, dont seulement 2 de sommeil. La course a été annulée jeudi matin en raison des conditions météo. Les moins rapides devaient arriver ce samedi, après 150 heures d’effort.

Paradoxalement, cette distance extrême serait moins dommageable que celles de 80 ou de 120 km. Pour la cinquième fois, Grégoire Millet, chercheur en physiologie et professeur de l’Université de Lausanne, s’est installé le long des sentiers du Tor de Géants pour «monitorer» des coureurs. «Ils s’autorégulent, consciemment ou non. Au fur et à mesure des kilomètres et des jours, ils fournissent des efforts moins intenses. Les temps de récupération et de marche augmentent», explique-t-il. Mais Grégoire Millet prévient: «La répétition des courses est un facteur de risque bien plus grave qu’une seule épreuve, aussi démesurée soit-elle.»

Pour le trail, le principal défi est désormais de gérer son succès. Et ne pas répéter l’exemple du VTT, incontournable dans les années 90. «Son identité a été mal gérée, analyse Jean-Marc Pambet. C’est devenu une discipline olympique avec des boucles de quelques kilomètres. La notion de liberté a disparu. Le trail doit à tout prix garder un bon dosage entre ces valeurs humaines et la compétition pure et dure.»

Justement, la Fédération internationale d’athlétisme est en train d’intégrer le trail comme un segment de la course à pied. «Il faut positiver, conclut le patron de Salomon, notre sport se structure… Mais les marques, les organisateurs et les athlètes suivent très attentivement ce processus. S’il faut commencer à être licencié par une fédération pour participer à des courses, le trail est mal parti!»

«La répétition des courses est un facteur de risque plus grave qu’une seule épreuve, si démesurée soit-elle»