Deux moribonds en fond de cave, à lutter pour la survie – Servette et Lausanne. Et puis le FC Sion qui vise les cimes avec ses 13 étoiles au drapeau, mais qui tremble sur ses bases à la première perturbation. Sur la carte du crampon dit d’élite, la Suisse romande ne va pas très fort. Les têtes de Sébastien Fournier et João Alves, qui ont roulé dans la sciure en Valais et à Genève durant la semaine écoulée, sont là pour en témoigner. Quand les entraîneurs sautent, c’est que le navire ne va pas droit. Budgets limités, tissus économiques renfrognés, coups de sang et noirceur ambiante… Le foot romand pourrait-il espérer mieux que ce qu’il a, ce qu’il est?

Pas forcément. «Il n’y avait pas besoin d’être devin pour savoir que Servette et Lausanne allaient avoir des difficultés, au même titre qu’un Thoune», nous dit Bernard Challandes, entraîneur dans l’Oberland bernois. «Quand on a entre 5 et 8 millions par saison alors que les autres ont au minimum le double, il n’y a pas de miracle… Si ça suffisait pour se qualifier chaque année en Europa League, les autres seraient un peu cons de mettre plus.»

Premier constat: les clubs romands, qui adoreraient mettre plus, n’ont pas les reins. «L’attachement du tissu économique est, par tradition, sans doute beaucoup plus fort en Suisse alémanique», corrobore Bernard Challandes, qui officia tour à tour à La Chaux-de-Fonds, au Locle, à Yverdon, Servette, Sion et Xamax. «Il est plus épais, surtout. Là où ils ont 100 sponsors, on en a 10 ou 12. Les autres, on ne les trouve pas parce que l’image est tellement négative que personne ne veut s’y lier.»

A Genève, où on cherche depuis mardi un entraîneur moderne, bon marché et prêt à s’engager sur le long terme, le président Quennec et son équipe ont besoin de temps pour essayer de bâtir un modèle sportivo-financier rentable; d’attiser le soutien populaire qui, sauf exception, ne décolle pas. «C’est un peu frustrant», admet le milieu servettien Lionel Pizzinat. «Les joueurs qui ne sont pas là depuis longtemps, qui ne connaissent pas Genève, se posent la ­question: pourquoi finir une saison en apothéose avec quasiment 20 000 personnes au stade et reprendre la saison d’après, toujours contre Bâle, avec 8000?»

Le navire grenat, encore allègre le printemps dernier, après avoir évité la banqueroute in extremis, est aujourd’hui menacé de faillite sportive. Et dans l’air, au-delà des circonstances qui défilent au gré des têtes, toujours un sentiment de gâchis. «Je continue à penser que notre équipe a les qualités pour réaliser une bonne saison», assurait Hugh Quennec juste après avoir licencié son coach. «Monsieur Alves est quelqu’un de très gentil, très respecté de tous, mais au vu de ce qui s’est passé ces dernières semaines [ndlr: huit matches, deux points et un vestiaire en crise], c’était le bon moment pour changer. Je suis triste, mais je ne voyais pas d’autre solution.» E la nave va, en espérant qu’il déniche le bon timonier.

Incompréhension, impuissance, désamour. «C’est comme dans la vie, il n’y a pas de bon divorce», glisse Jean-François Collet, président du Lausanne-Sport. Désespoir sur le foot lémanique? «La situation est un peu morose dans le sens où on se rend compte qu’en termes de ressources locales, on est quasi à notre maximum», témoigne Collet, dont l’équipe s’est sauvée la saison dernière grâce à la faillite de Xamax et aux ennuis extra-sportifs du FC Sion, et qui cette année encore devra souquer ferme afin de se maintenir en Super League – seul Servette est plus mal loti au classement. «Forcément, on s’ouvre à certains questionnements», reprend le patron du LS. «Doit-on collaborer avec d’autres? Doit-on s’ouvrir à des investisseurs étrangers, sachant qu’il faut éviter les farfelus?»

Le problème de Lausanne, outre qu’il ne marque pas de buts, c’est la Pontaise. «C’est dur d’offrir un spectacle du XXIe siècle dans un stade du XXe», dit Collet, qui estime à 4 millions par année le manque à gagner, faute d’arène adaptée aux joutes actuelles. «C’est le combat que je mène auprès des autorités. Il faut une solution pour nous donner de l’espoir, il faut qu’on nous aide à vivre. Nous n’avons pas besoin d’un symbole architectural cinq étoiles, nous avons juste besoin d’un vrai stade de foot. Maintenant, on nous parle de 2020, on verra…»

Aux antipodes du «on verra» lausannois, on trouve le «tout et tout de suite» valaisan. Le FC Sion, club de tradition porté à bout de bras par Christian Constantin, a entamé la saison tambour battant, avec son Gattuso de champion du monde. Et puis le beau chantier a volé en éclats. Une virée nocturne commise par trois andouilles avant une première défaite à Zurich, un dérapage verbal de l’entraîneur après une deuxième défaite contre Saint-Gall, et le président, coutumier du fait, qui enclenche sa tronçonneuse et engage son vieil ami Michel Decastel. «Je suis bien avec ma conscience, je vais nickel», nous a rassurés Sébastien Fournier, le coach éconduit pour avoir parlé trop haut, et qui aimerait beaucoup rebondir à Servette: «Il faudrait être fou pour ne pas être intéressé par ce poste.» Notez qu’il faut aussi être un peu cinglé pour l’accepter.

Parce que, on l’aura compris, la situation n’est pas rose. «Ce n’est pas un cliché, c’est la réalité: il faut quelques mois pour détruire ce qu’on mettra des années à reconstruire», rappelle Bernard Challandes. «Mais il faut être conscient de qui on est, ne pas avoir des attentes improbables. Comme il n’y a pas d’argent, on nous dit qu’il faut travailler avec les jeunes et en même temps, on veut des résultats tout de suite. Le public, les sponsors veulent du spectacle, des résultats… Mais il y a une réalité derrière, dont il faut tenir compte.»

Donc, sauf miracle ou sauf accès de fièvre payant de monsieur Constantin, le football romand est condamné à végéter? «Il faut se battre, réapprendre à vivre en équipe, avoir un esprit constructif et rester calme quand ça va moins bien, ce qui n’est malheureusement pas dans l’air du temps», contre-attaque Challandes. «Il faut s’accrocher, faire le gros dos, prendre quelques baffes et survivre.» Le foot romand, quoi.

«Il faudrait être fou pour ne pas être intéressé par ce poste.» Notez qu’il faut aussi être un peu cinglé pour l’accepter