Bilan

Football: critique de la déraison pure

ANALYSE. L’avenir, tout le monde le dit, consistera bientôt à «mettre le spectateur au cœur de l’expérience». Mais le football n’est-il pas déjà trop au cœur de nos vies?

Quelle image de sport pour résumer l’année 2018? A chacun sa réponse, selon sa sensibilité. La nôtre nous pousse à désigner le River Plate-Boca Juniors en finale retour de la Copa Libertadores comme match de l’année. Pas celui du 9 décembre à Madrid, remporté 3-1 par River; celui programmé le 24 novembre, qui ne s’est jamais joué après l’attaque par des supporters de River du car des joueurs de Boca.

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Ce match est symbolique parce qu’à leur manière, qui mêle l’outrance et le tragique, les Argentins nous ont obligés à voir cette violence qui gangrène le football. Violence souvent latente et insidieuse, mais violence partout, sur les terrains, autour des stades, sur les réseaux sociaux où les antagonismes se construisent dans l’injure. Violence des actes, violence des sentiments.

Bien sûr, les Anglais disent depuis 1966 qu’en matière de football, les Argentins sont des animals. Ceux-ci répondent qu’ils sont seulement plus pauvres, et que sans un bon blindage, le car des joueurs de Manchester City aurait connu le même sort à Liverpool, en avril dernier en Ligue des champions.

La paisible Suisse n’est pas épargnée. Régulièrement, des bagarres entre supporters émaillent les rencontres de Super League, en marge des stades, dans les gares, voire en rase campagne. Un match de football sur trois s’accompagne de violences, un sur six de violences graves, a calculé un nouveau logiciel mis à la disposition des polices cantonales en octobre. Fin novembre à Genève, les Etats généraux du football ont dénoncé moins d’actes violents mais plus d’insultes, plus de déchaînement de colère et haine. Ces tensions ne concernent pas que les supporters fanatisés, elles contaminent aussi les parents, même les plus instruits, même ceux qui ont bien conscience que leur progéniture ne sera jamais le nouveau Messi.

Personne ne se demande pourquoi

Ces derniers mois, à l’Université de Zurich puis à l’International Sports Convention de Genève, nous avons assisté à de nombreux débats sur l’évolution du sport, sur l’apport des nouvelles technologies en matière de statistiques, de captation visuelle, de personnalisation de l’offre. Partout, un même mot d’ordre vers le progrès futur: mettre le fan au centre de l’expérience. Personne, à aucun moment, ne s’est posé la question du pourquoi. Pourquoi, au fait, vouloir mettre le consommateur encore plus au centre? Parce que c’est techniquement possible? Pour qu’il consomme encore plus? Le football n’est-il pas déjà trop au cœur de la vie de trop de monde?

Hector Godoy est un fan qui, en 2018, s’est réellement placé «au cœur de l’expérience». Il est le chef de la barra brava (la horde sauvage) de River Plate. On le surnomme «Caverne», plus par analogie avec le gourdin du capitaine qu’en référence au mythe platonicien. Après la saisie chez lui de l’équivalent de 230 000 francs suisses en liquide (sans doute le fruit de la vente illicite de billets pour le match River-Boca), Hector «Caverna» Godoy a juré que la rencontre ne se jouerait pas. Alors il a organisé l’attaque du car et payé les complicités policières.

En 2018, le triple champion olympique de ski Jean-Claude Killy nous a dit que les gens de sa génération avaient connu «l’époque où le football n’existait pas», du moins pas médiatiquement. En 2018 encore, un journaliste du Guardian a calculé qu’il lui était possible de voir 87 matchs par semaine sur sa télévision. Et c’est désormais 52 semaines par an, ou presque, puisque tout le monde veut sa tournée-exhibition l’été, son Boxing Day l’hiver. Entre les matchs, s’il reste des interstices, des émissions de débat à la télévision, à la radio, sur internet, comblent les trous à défaut de ceux qui les suivent. «Etre un supporter est quasiment devenu un métier, une vie parallèle», s’étonne l’écrivain anglais Nick Hornby, pourtant l’homme qui a donné ses lettres de noblesse à la culture du fan.

De l’opium à la méthadone

Le monde du football est schizophrène: d’un côté, il aseptise, formate et standardise; de l’autre, il organise la dépendance et augmente les doses. Tout se mélange. Les sociétés de paris sportifs sont devenues l’un des principaux bailleurs de fonds des clubs, comme quand les cigarettiers finançaient le cinéma. C’était à l’époque où la gauche vilipendait «l’opium du peuple». On est passé à la méthadone, distribuée à grande échelle sans que personne n’ose plus émettre de critique.

On peut aimer le football et constater que l’engouement qu’il suscite est déraisonnable. Cette passion fait souvent rêver ceux qui, en France ou en Suisse, déplorent «le manque de culture foot»; en Argentine, elle inquiète les sociologues, qui décrivent «une footballisation de la société». Même les plus lyriques, comme le radio-reporter uruguayen Victor Hugo Morales, trouveraient sain «que les peuples d’Amérique du Sud disposent d’autres objets de libido, d’un éventail plus large de satisfactions […] que le football». En sport, le privilège de l’âge est d'apprendre à se détacher du résultat.

Le stade est un rond-point

Le charme du football a longtemps été dans ce qu’il ne (se) montrait pas, dans l’attente du prochain match, dans la place qu’il laissait à l’imaginaire. Il se vautre désormais dans la surabondance et une exposition quasi pornographique. Les instances qui régissent le sport-roi auraient intérêt à calmer le jeu, mais le nouveau riche qui préside la FIFA ne rêve que de compétitions obèses, quand la plus aristocratique UEFA autorise un déséquilibre de plus en plus obscène entre les riches et les pauvres. Tiens, cela vous rappelle quelque chose?

Lire finalement: Les terrains de football n’ont pas le monopole de la violence

Qu’est-ce qu’un stade sinon un immense rond-point sociétal? La violence des supporters est comparable à celles des «gilets jaunes»: on n’accepte plus d’être du côté des perdants. Le sport n’est pourtant que ça: victoire, défaite, promotion, relégation, classement, déclassement. Il y a bien longtemps que le football n’est plus un jeu, selon la définition qu’en donne le philosophe Roger Caillois: une activité fictive, réglée, délimitée dans le temps, non productive. On peut même admettre qu’il soit désormais une industrie produisant des biens de consommation. Mais alors il devrait être accompagné de la mention «à consommer avec modération».

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