Le football et son monde, qu’on dit vieillissants, s’intéressent de plus en plus aux cryptomonnaies. Et notamment aux NFT, pour non-fungible tokens, ces fameux titres de propriété d’objets numériques.

Ces jetons numériques uniques sont adossés à l’Ethereum, du nom de la cryptomonnaie. Grâce à cette technologie enregistrée dans la blockchain (sorte de grand registre numérique) ont vu le jour les cartes Panini de notre époque et un jeu en ligne dérivé. Sorare, une entreprise française, offre des cartes uniques à l’effigie de footballeurs avec lesquelles les adeptes peuvent s’affronter dans des tournois. Et éventuellement gagner des ethers (monnaie issue de la blockchain Ethereum), en fonction du niveau de la compétition.

C’est le processus de pay-to-earn (ou «payer pour gagner») qui distingue ces NFT de ceux concernant les œuvres d’art, qui n’ont pas de valeur d’usage. En mars, la carte unique de Cristiano Ronaldo a été vendue 150 ethers (soit 290 000 dollars). La valeur des cartes est liée à la valeur réelle des joueurs. Le jeu permet de spéculer. Si vous achetez la carte d’un jeune joueur méconnu, qui vaudra peu, et que celui-ci se révèle un grand joueur, vous ferez une importante plus-value. Déjà liée avec le Bayern, le PSG, la Juve et le FC Sion, premier club suisse associé depuis août dernier, la start-up vient d’annoncer un partenariat global avec le championnat espagnol.

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Autre entreprise du secteur à attirer les clubs: Socios.com. Créée par Alexandre Dreyfus (cofondateur de Winamax), Socios émet sa propre cryptomonnaie, les Chiliz. Ils peuvent être échangés contre des Fans Tokens du Barça, du PSG, de l’AC Milan, de l’Atlético, ou de la Juventus, clubs partenaires. Avec ces jetons, les fans peuvent intervenir dans de petites décisions concernant la vie des clubs. Les supporters du PSG possédant des jetons pourront par exemple choisir la jaquette du jeu vidéo FIFA édition PSG. Comme le club parisien, de plus en plus de clubs voient dans le virtuel le futur du sport.

Des clubs attirés par demain

«De nouvelles sources de revenus pour un investissement minime, rapprocher ses fans du monde entier grâce à l’engagement, et une image innovante, c’est ce qui séduit les clubs qui fraient avec ces entreprises», avance Alexandre Stachtchenko, cofondateur de Blockchain Partner, cabinet de conseil en cryptomonnaie.

Lille, récent champion de France, a également voulu marquer le coup en s’immisçant dans ce monde. Le club nordiste a fait appel à Rarecubes, start-up suisse, basée à Carouge, pour designer des souvenirs virtuels célébrant ce titre. «On a créé des bagues représentant chaque titre de champion, 46, 54, 2011 et 2021, conçues selon le style de l’époque. Les gens ont compris que les NFT ne sont pas qu’un truc pour spéculer. Demain, beaucoup de choses se passeront dans les «métavers» [univers virtuel], estime Simon Rames, cofondateur de l’entreprise. Beaucoup de responsables numériques de clubs planchent sur les musées virtuels, dont Lille. Ce sera une nouvelle forme de lien avec les fans.»

Ces bagues, rappelant celles offertes aux champions NBA, sont des NFT, disponibles à la vente pour les supporters. Concernant Sorare, les revenus issus de la vente des cartes sont partagés entre l’entreprise et le club dont elle a acquis les droits. Socios.com opère de la même manière. Si ces opportunités de se lier à des entreprises issues d’un marché émergent sont séduisantes, elles comportent un risque du fait de la volatilité du marché des cryptomonnaies. «Ce sont ces start-up qui prennent le risque majeur. Après, du point de vue de l’image, c’est un risque pour les clubs si par exemple l’Ethereum tombe, mais ils font le pari qu’il y a davantage à gagner qu’à perdre», juge Alexandre Stachtchenko.

Si l’enthousiame est de mise pour beaucoup, certains supporters, eux, ne sont pas d’accord avec le fait de monétiser l’engagement. Des doutes auxquels s’ajoute le manque de régulation du marché.

«Against cryptofootball»

Si tant de modernité doit ravir Andrea Agnelli, les fans de West Ham ont mené campagne à l’été 2019 pour que leur club annule leur accord avec Socios.com. Leur campagne Don’t Pay to Have Your Say («Ne paye pas pour avoir ton mot à dire») a eu gain de cause.

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Plus récemment, pareille bataille a eu lieu à Leeds, où l’issue fut différente. Les Whites se sont engagés avec Socios.com le mois dernier. Les Leeds United Fan Tokens sont disponibles. Paul, qui anime le blog «The Esk» et les podcasts du même nom, craint de voir son club être le prochain sur la liste. «Déjà, faire payer l’engagement ne devrait pas exister, maugrée ce supporter d’Everton. Et on annonce Barça Token, PSG Token, ou Leeds Token, mais ces monnaies sont rattachées aux cryptos, au Chilliz, donc ces tokens sont aussi une manière d’attirer des supporters de football dans l’univers des cryptomonnaies qu’ils connaissent mal en général. Et qui valorise de manière sous-jacente le fait de spéculer.»

Désormais, certaines des questions posées depuis quelques années dans le secteur des cryptomonnaies arrivent dans celui du ballon rond. «Le manque de régulation est aussi un problème, poursuit Paul. Un club peut possiblement tromper les instances de régulation comme le Fair-play financier, en profitant d’informations que d’autres ne possèdent pas pour jouer sur le cours de sa monnaie virtuelle: en achetant beaucoup de ses propres tokens avant l’annonce d’un grand transfert qui fera monter ce cours, puis en les revendant dans la foulée. Ce système est vulnérable à beaucoup d’abus.»

«Ça peut être une possibilité», confirme Alexandre Stachtchenko. C’est pour cela qu’actuellement l’essentiel des questions juridiques concernant les cryptomonnaies portent sur l’existence de délits d’initiés. Au moment de la signature de Lionel Messi au PSG, la valeur du jeton du club était montée à 53 dollars (il pointait à 20 dollars avant ça). Il est à 31 dollars au moment de l’écriture de ces lignes. D’ailleurs, Lionel Messi a reçu une partie de son bonus en PSG Fan Tokens. Une manière de mettre un peu plus de lumière dessus.