Ce sont des anonymes parmi les stars. Lorsqu'ils sont bons, personne ne les voit. Lorsqu'ils le sont moins, la terre entière leur tombe dessus. Comment un arbitre aborde-t-il une Coupe du monde? Le Tessinois Massimo Busacca (37 ans), l'un des vingt-trois directeurs de jeu présents en Allemagne - il entrera en piste le 14 juin pour Espagne - Ukraine -, raconte sa condition d'homme au sifflet.

Le Temps: Abordez-vous la compétition avec des rêves, des ambitions personnelles?

Massimo Busacca: Non, je suis déjà très content d'y être. Pour un arbitre comme pour un joueur, le Mondial est la compétition la plus belle. Il s'agit d'un aboutissement après dix-sept ans de carrière et tous les matches revêtent la même importance à mes yeux. J'aimerais que l'équipe de Suisse aille loin, même si cela diminuait mes chances de continuer dans le tournoi. Chacun veut arbitrer la finale, mais je ne suis pas dans une logique de concurrence. Je représente une corporation et je ne me réjouis jamais d'une erreur d'un autre. J'espère que chacun pense comme moi.

- Comment devient-on arbitre?

- Un peu par hasard en ce qui me concerne. Mon club (ndlr: il a été défenseur en 3e ligue) cherchait un arbitre et je me suis lancé. J'ai débuté par une rencontre de juniors D et j'ai tout de suite eu le sentiment que c'était fait pour moi. Une petite voix me l'a dit. Ensuite, j'ai fait les sacrifices pour que tout s'enchaîne: j'ai sifflé en Ligue nationale A dès décembre 1996 et je suis devenu arbitre FIFA en 1999. Je compte à ce jour quelque 70 matches sur la scène internationale.

- L'un d'eux vous a-t-il particulièrement marqué?

- Mon premier match important, en 2001 à Liverpool. Les «Reds» affrontaient Slovan Liberec en Coupe de l'UEFA et j'ai eu l'impression que les 45000 personnes d'Anfield Road m'encourageaient. C'était incroyable.

- Avez-vous le temps de prendre du plaisir sur un terrain?

- Quand ce ne sera plus le cas, j'arrêterai. J'adore côtoyer les joueurs techniques, inventifs, qui ne réclament pas.

- Que détestez-vous le plus chez un joueur?

- Je ne supporte pas la mauvaise éducation et ceux qui comptent gagner en trichant.

- L'arbitre est-il un maître d'école, un flic, un justicier?

- Nous sommes comme des juges, qui doivent prendre des décisions sans cesse et très vite. Il faut avoir une forte personnalité et très bien connaître le football. Après, tout est question de communication. Pour avoir joué, je comprends les joueurs, ce qui est essentiel. Je leur fixe une ligne à ne pas dépasser et dès que ça ne va pas je les recadre avec des mots simples, sur un ton tranquille.

- Etes-vous pour la professionnalisation des arbitres?

- C'est difficile à dire... Un arbitre subit aujourd'hui une pression incroyable et il a besoin qu'on lui mette à disposition les moyens de l'assumer. A mon avis, il n'est pas possible d'être arbitre de haut niveau tout en passant huit heures par jour au bureau. Cette année, j'ai décidé de réduire mon emploi du temps à 50%. L'arbitrage est un hobby qui, à partir d'un certain niveau, devient un métier.

- Peut-on vivre de l'arbitrage sur le plan financier?

- Non. Il est indispensable d'avoir un travail à côté.

- Eprouvez-vous un sentiment d'injustice en voyant ce que touchent les joueurs?

- Non. Je répète simplement que si tout le monde, à commencer par les joueurs, exige que l'arbitre soit au top, il faut lui donner la possibilité matérielle de l'être.

- Votre rôle dans le football peut paraître ingrat. Comment le vivez-vous?

- Même quand il est parfait, il est vrai qu'un arbitre ne gagnera jamais un match. Tout ce qu'on peut gagner, c'est le respect des joueurs et du public. Quand j'y parviens, je suis satisfait.

- Et quand vous n'y parvenez pas?

- Un bon arbitre doit aussi savoir «vendre» ses erreurs, les faire accepter. L'erreur est inévitable, même en Coupe du monde.

- Quelle est la plus grosse bourde de votre carrière?

- J'ai commis beaucoup de fautes, dont certaines ont directement influencé le cours d'un match. J'en tire les leçons et puis je les oublie, comme tout ce qu'il y a de vilain dans la vie. Ce n'est pas facile, mais je dois les oublier.

- L'arbitre devrait-il être assisté par la vidéo?

- Je suis pour un ralenti constructif et je profite des images après coup afin de m'améliorer. Mais je ne suis pas convaincu par l'idée d'utiliser la vidéo pendant un match. Dans bien des cas, le doute subsiste. Cela casserait le rythme et on discuterait beaucoup. Non, le foot est aussi fait d'erreurs et il faut l'accepter.