Dérive

Comment le football est devenu un sport individuel

Les grands joueurs ne rêvent que de Ballon d’or et d’exploits personnels. L’importance accrue de l’étude statistique des matches influence les comportements individualistes

Comment le football est devenu un sport individuel

Dérive Les grands joueurs ne rêvent que de Ballon d’or et d’exploits personnels

L’importance accrue de l’étude statistique des matches influence les comportements individualistes

Scène incroyable dimanche à Madrid où le Real Madrid a battu Levante (2-0) grâce à deux buts de Gareth Bale. Sur le second, une volée consécutive à une action confuse devant la cage, après un joli ciseau retourné de Cristiano Ronaldo renvoyé par la barre, la star portugaise manifeste clairement son dégoût (moue dépitée) et sa frustration (geste rageur du poing). Eh oui, dans le foot moderne, on peut être furieux quand son équipe marque. A quelques jours du «Clasico» Barça-Real dimanche au Camp Nou, le quotidien sportif catalan Mundo Deportivo ne s’est pas privé de lancer la polémique. «L’ego de Cristiano Ronaldo ne connaît aucune limite. Le Ballon d’or a de nouveau démontré sa cupidité excessive.»

Les footballeurs, plus encore les buteurs, plus encore les grands champions, ont toujours été de grands égoïstes. A haut niveau, l’estime de soi et l’individualisme sont aussi nécessaires que la bouteille d’oxygène à 8000 mètres d’altitude. Le problème, c’est que les joueurs actuels semblent avoir siphonné la bouteille et être tous atteints de l’ivresse des cimes. Plus rien ne semble désormais compter que l’exploit personnel, les statistiques individuelles, le but et le petit cinoche auquel il donne droit. Le foot est devenu un sport individuel.

Stéphane Henchoz, ancien défenseur de Liverpool, le constate chaque semaine. «On le voit bien quand l’équipe marque un but. Avant, tous se jetaient sur le buteur pour le féliciter. Aujourd’hui, le buteur veut être seul, se faire voir par les caméras, quitte à repousser ses coéquipiers. Après, quand il a fait son petit numéro, quand il a exécuté son signe distinctif, il accepte les félicitations parce que c’est important de passer pour un type bien.»

Cristiano Ronaldo encore, le 24 mai 2014 lors de la finale de la Ligue des Champions. Dans la dernière minute du temps additionnel, son coéquipier, le défenseur Sergio Ramos, arrache l’égalisation. Assistant de l’entraîneur Carlo Ancelotti, Zinédine Zidane est en transe. Suspendu pour la finale, Xavi Alonso se rue sur la pelouse où tous les Madrilènes se jettent sur le buteur. Tous sauf Cristiano Ronaldo, qui ne manifeste qu’une joie relative et regagne au pas le rond central. Rien à voir avec la célébration exagérément démonstrative et vulgaire de SON but, le quatrième, inscrit sur un penalty imaginaire, en toute fin de prolongation. Le match était joué mais «CR7», torse nu et pose de culturiste, a fait comme s’il venait de décider du sort de la rencontre. Selon le journaliste espagnol José Felix Diaz, il tournait en fait une scène de son film auto-promotionnel «Ronaldo: the movie». Evidemment, il faudrait que les joueurs le laissent faire son cirque tout seul. C’est la mésaventure survenue à Luis Suarez en 2012 avec Liverpool. Buteur contre Chelsea d’une tête de raccroc (1-1), l’Uruguayen se jeta vers le poteau de corner dans sa posture de matador. Lorsqu’il se retourna, bras ouverts pour accueillir l’hommage de ses équipiers reconnaissants, il eut la surprise de ne voir personne. Et pan dans ses dents de lapin!

Aussi détestable soit-il, Cristiano Ronaldo n’est pas seul en cause. Il est même parfois victime de l’égoïsme des autres, Bale à Madrid ou Nani avec le Portugal qui, contre l’Espagne en 2010, annula un but somptueux de son équipier en touchant, en claire position de hors-jeu, un ballon qui tout aussi clairement ne demandait rien à personne pour finir au fond. Un autre spécialiste du «moi jeu» est Mario Balotelli. Le 19 février dernier, l’attaquant italien de Liverpool disputa à son capitaine Jordan Henderson le droit de tirer un penalty contre Besiktas. Henderson avait été désigné par l’entraîneur mais Balotelli fit un caprice jusqu’à obtenir gain de cause. Sans doute l’action du match où il se battit le plus… Les exemples de joueurs qui ne jouent plus, ou seulement par intermittence, ou alors que pour eux, sont légion. Ils agacent prodigieusement Gilbert Gress. «Cela va mieux maintenant mais pendant 18 mois, Messi a marché sur le terrain. C’était proprement scandaleux et personne n’osait rien lui dire!», s’emporte l’Alsacien, qui estime que le trop individualiste Zlatan Ibrahimovic «a rendu service au PSG en se faisant expulser à Chelsea.»

De son propre aveu, «le plus beau but» d’Eric Cantona est une passe (à Dennis Irwin). Les actions les plus légendaires de Pelé sont: un but arrêté (par Banks), un lob non cadré (sur Viktor), un grand pont raté (sur Mazurkiewicz). Mais aujourd’hui, seul le but valide la performance. Lundi, les journaux espagnols titraient tous sur Bale, qui n’avait pourtant fait que pousser deux fois le ballon dans le but. La lutte pour le Ballon d’or, épreuve individuelle devenue plus importante pour certains que les trophées collectifs, n’est qu’une bataille de chiffres: nombre de buts, de passes décisives, de ratio buts/minutes. Encore ingénu, l’international français Antoine Griezmann raconta à L’Equipe Magazine le conseil donné par Karim Benzema: soigner ses statistiques. Benzema démentit, et passa vraisemblablement un savon à son coéquipier, mais c’était la vérité.

«Soigne tes stats» est devenu le «muscle ton jeu» de l’ère du data-foot. Aujourd’hui, tout est personnalisé: le recrutement, l’entraînement, l’analyse. Chacun a son casque sur les oreilles, son compte Twitter, son agent payé à la performance, individuelle elle aussi. Soumis à cette pression statistique d’autant plus pernicieuse qu’elle se croit objective, les joueurs sont d’autant plus individualistes que le lien avec le club et les partenaires s’est rompu. Ils ne passent en moyenne que 2,33 saisons dans des clubs qui renouvellent chaque année 41% de leur effectif, selon le CIES de Neuchâtel.

«Les statistiques ont pris une importance considérable, expliquait le 30 décembre dernier l’ancien défenseur d’Arsenal Gilles Grimandi, devenu recruteur, à L’Equipe. Elles donnent une chance d’exister à des gens qui ne connaissent pas le football et elles rassurent les décideurs qui n’ont pas le courage de trancher. Le problème, c’est que les joueurs sont conscients de cette tendance et que, dans une certaine mesure, ils jouent pour leurs statistiques. Je peux gagner 100% de mes duels si je ne m’engage pas dans tous ceux que je risque de perdre. Nous voyons de plus en plus de joueurs qui fuient les duels et je pense que cela continuera tant que nous n’aurons pas une stat qui évaluera le nombre de duels évités.»

Avant lui, le défenseur de Toulouse Jonathan Zebina avait fait le même constat: «Plus tu montes, et plus ta performance prime. Quand tu gagnes, tout va bien. Mais si tu perds, la question est de savoir si tu as fait un bon match ou non. Est-ce que tu es coupable sur le but encaissé? Le football se transforme en un sport de statistiques. On parle de distances parcourues, des passes accomplies, etc. Cela ne décrit qu’une seule chose: la performance individuelle.» En 1998, au moment de tirer sa révérence télévisuelle, Jean-Jacques Tilmann avait lancé cet aphorisme: «Les statistiques sont comme les minijupes; elles dévoilent tout sauf l’essentiel

«Aujourd’hui, le buteur veut être seul, se faire voir par les caméras. C’est «son» moment, pas celui de l’équipe»

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