En football, le dimanche 18 avril devait être une ultime journée de calme avant la bataille. Lundi, le comité exécutif de l’Union européenne de football (UEFA) doit valider une réforme du format de la Ligue des champions, la compétition de clubs la plus prestigieuse, la plus suivie et la plus lucrative du monde. Comme toutes celles qui l’ont précédée depuis sa création en 1992, elle propose plus de matchs, plus de grandes affiches, plus de places garanties pour les grands clubs et plus de revenus. Mais plus, en football, ce n’est jamais assez.

Ce dimanche de veillée d’armes, une douzaine de clubs ont proclamé leur indépendance et, de fait, déclaré la guerre. L'information, d'abord révélée par le Sunday Times et le New York Times a été confirmée dans la soirée par un communiqué à en-tête de «The Super League». «Douze des clubs européens les plus importants annoncent avoir conclu un accord pour la création d'une nouvelle compétition, "The Super League", gouvernée par ses clubs fondateurs. AC Milan, Arsenal, Atlético Madrid, Chelsea FC, FC Barcelone, Inter Milan, Juventus, Liverpool, Manchester City, Manchester United, Real Madrid et Tottenham se sont unis en tant que clubs fondateurs.»

A relire: Avec «le système suisse», la Superligue européenne avance ses pions

Le texte précise que «la saison inaugurale (...) démarrera aussitôt que possible», sans fixer de calendrier précis. La nouvelle compétition, expliquent ses promoteurs, est vouée à «générer des ressources supplémentaires pour toute la pyramide du football». «En contrepartie de leur engagement, les clubs fondateurs recevront un versement en une fois de l'ordre de 3,5 milliards d'euros destinés uniquement à des investissements en infrastructures et compenser l'impact de la crise du Covid-19», poursuivent les organisateurs, qui promettent aussi une «Super League» féminine. Lors de la dernière saison avant la pandémie, l'ensemble des compétitions de clubs de l'UEFA avait généré 3,2 milliards d'euros de recettes, à partager entre tous les participants.

Une NBA du football

Avant même d’être adoptée, la nouvelle formule de la Ligue des champions de l'UEFA est déjà jugée insuffisante par ceux pour qui elle a été imaginée et dont elle est censée rassasier les appétits. Ebranlé par la pandémie de Covid-19, le football voit son économie menacée, ainsi que l'actuel système pyramidal de redistribution des ressources télévisuelles entre la Ligue des champions et les championnats nationaux. Les clubs rebelles prétendent, semble-t-il, instaurer un controversé système de ligue quasi fermée comparable aux championnats nord-américains de basket (NBA) ou de football américain (NFL), une perspective «désapprouvée» lundi par la FIFA.

Selon ses promoteurs, la «Super League» fonctionnerait sous la forme d'une saison régulière opposant 20 clubs, quinze d'entre eux («les clubs fondateurs», les 12 cités et trois supplémentaires restant à déterminer) étant qualifiés d'office chaque année et les cinq autres choisis «à travers un système basé sur leur performance de la saison précédente».

Lire l'enquête: «Il y a trop de football», disent les passionnés de football

Au terme de cette première phase débutant au mois d'août, des play-offs seraient organisés jusqu'en mai pour décerner le trophée. Les matchs se tiendraient en principe en milieu de semaine, entrant en concurrence avec les cases réservées pour la Ligue des champions, mais pas avec les championnats nationaux traditionnellement organisés le week-end.

«Un projet cynique»

Les informations du Sunday Times et du New York Times obtenues de sources anonymes à la veille d’une décision stratégique ont d’abord fait penser à l’habituel «coup de pression» des grands clubs pour obtenir une rallonge à la table des négociations. Mais la menace semble cette fois beaucoup plus sérieuse et a été prise comme telle par l’UEFA, qui a rapidement réagi. Dans un communiqué, co-signé par plusieurs fédérations et ligues nationales européennes de football (dont la Liga espagnole, la Premier League anglaise et la Seria A italienne), l’UEFA relève avec mépris que «quelques clubs anglais, espagnols et italiens pourraient prévoir d’annoncer la création d’une soi-disant Superligue fermée».

Face à ce projet qualifié de «cynique», l’UEFA change très vite de ton et menace d’exclure les clubs sécessionnistes de ses compétitions, ce qui interdirait également aux joueurs de ces équipes – rappelons-le: Real, Juve, Liverpool, Barça, City, etc. – d’être sélectionnables par leurs équipes nationales. «Comme annoncé précédemment par la FIFA […], les clubs concernés se verront interdire la participation dans toute autre compétition au niveau national, européen ou mondial, et leurs joueurs pourraient se voir refuser la possibilité de représenter leurs équipes nationales», souligne le communiqué. Il n’est pas sûr que cette menace soit conforme au droit européen de la concurrence, ce qui laisse présager quelques longues batailles juridiques dans cette guerre de sécession.

Sur le sujet: Qui veut vraiment d'une super ligue européenne de football?

Les frondeurs seraient menés par Andrea Agnelli, président de la Juventus et de l’Association européenne des clubs (ECA), et Florentino Perez, président du Real Madrid. En revanche, il manque le Paris Saint-Germain et les clubs allemands, notamment le Bayern Munich et le Borussia Dortmund. Il est possible que ceux-ci préfèrent attendre et voir sans se dévoiler, mais l’UEFA les a particulièrement remerciés d’avoir «refusé de s’engager sur cette voie».

Appel à l'union sacrée

Le communiqué de l’UEFA appelle enfin à «rejoindre pour combattre un tel projet s’il venait à être annoncé […] les amateurs de football [et] les supporters». Ceux-là mêmes qui, hier encore, protestaient contre le projet de réforme de la Ligue des champions, désormais perçu comme un moindre mal. 

La FIFA «ne peut que désapprouver une Ligue européenne fermée et dissidente», a réagi la fédération internationale lundi, invitant toutes les parties à «un dialogue calme, constructif et équilibré» sur le sujet. Cela commence ce lundi dès 9h00 à Nyon, au siège de l'UEFA.

Lire enfin: Les nouveaux modes de consommation du sport bouleversent son économie, ses règles, ses frontières