La bombe éclate à point nommé… pour Thierry Henry. Mais elle sème grand trouble dans les corridors parfois malfamés du football international. Quelques heures après avoir vilipendé l’attaquant français pour une vulgaire faute de main, la communauté du ballon doit se rendre à l’évidence: il y a, sous le soleil, plus grave qu’une «mimine» dans la surface. Vendredi, au terme de neuf mois d’enquête, le Ministère public et la police de Bochum ont révélé que de forts soupçons pesaient sur la régularité de quelque 200 matches européens. «Il s’agit sans doute du plus gros scandale qui ait jamais touché le football européen», résume, cité par le site de la Süddeutsche Zeitung, Peter Limacher, expert de l’UEFA dans la lutte contre les paris truqués.

Le cataclysme frappe toutes les couches du milieu, des M19 à la Ligue des champions, et neuf pays sont touchés, dont la Suisse. En Turquie, en Slovénie, en Croatie, en Hongrie, en Bosnie-Herzégovine et en Autriche, des rencontres de première division sont mises en cause. En Allemagne et en Belgique, les méfaits auraient eu lieu dans des ligues inférieures. Sur les pelouses helvétiques, on parle de 22 parties de Challenge League et de 6 «matches de préparation».

Joint par téléphone, Edmond Isoz ne peut dire tout ce qu’il sait. Mais le directeur de la Swiss Football League (SFL) ne se montre pas surpris: «Je n’exclus jamais rien. Il n’y a pas de raison que la Suisse soit épargnée, dès lors que l’Allemagne et l’Autriche sont impliquées.» Plus loin dans la conversation: «Il n’y a pas de fumée sans feu… Ce n’est pas pour rien que la FIFA, il y a trois ans, et l’UEFA plus récemment, ont investi beaucoup d’argent dans des logiciels qui permettent de déceler les opérations suspectes sur Internet.»

Au moins 200 personnes seraient soupçonnées dans cette affaire – 15 ont d’ores et déjà été arrêtées en Allemagne, 2 en Suisse. Qui dans ce vaste panier? Des arbitres, des joueurs, des dirigeants, des entraîneurs et, forcément, des parieurs malhonnêtes. Les autorités de Bochum n’ont logiquement livré aucun nom mais ont évoqué «deux frères croates», déjà empêtrés en 2004 dans le dossier Robert Hoyzer – un arbitre allemand qui avait accepté d’influencer, moyennant finances, le sort de nombreuses rencontres.

C’est d’ailleurs suite à ce cas-là que les instances du football international, en collaboration avec les sociétés de paris, se sont engagées dans la lutte. «D’un côté, nous sommes très contents que l’affaire aboutisse; de l’autre côté, nous sommes choqués», a déclaré Peter Limacher, mi-figue mi-raisin lors de la conférence de presse tenue vendredi après-midi à Bochum. Edmond Isoz, interrogé sur la «collision» entre l’euphorie déclenchée par le titre mondial des M17 au Nigeria et ce nouveau coup dur pour la réputation du ballon rond, se montre pour sa part désabusé: «Le sport professionnel, et le football en particulier, charrie une énorme masse d’argent. Et dès le moment où il y a des hommes au milieu, on peut les acheter. De là découle nécessairement une perte de confiance.»

La suite? «Une enquête est en cours au niveau étatique, on nous tiendra au courant», reprend le directeur de la SFL. D’ici là? «Ce week-end, c’est la Coupe Suisse et la semaine d’après, le championnat. On verra bien s’il y a lieu d’agir d’ici là. En attendant, si on a des soupçons de tricherie, tout le monde doit être plus attentif, les joueurs, les dirigeants, les entraîneurs et les arbitres…»

Le football européen subit une grave secousse. Mais il s’en sortira. Et pendant ce temps-là, l’UEFA parle de respect; la FIFA cause de fair-play; et, juste retour des choses, Thierry Henry passe pour un enfant de chœur.