Servette, avec un budget d'environ 12 millions de francs suisses, s'est offert l'attaquant lausannois Léonard Thurre pour une somme entre 2 et 3 millions. L'Inter de Milan, dont le budget culmine à près de 400 millions cette année, a engagé Christian Vieri, de la Lazio de Rome, pour… environ 76 millions. Ces chiffres sont éloquents: si le champion de Suisse et le huitième du dernier championnat d'Italie ont investi environ un sixième de leur budget annuel pour leur plus gros transfert de l'entre-saison, les moyens du premier sont ridicules au regard de ceux des grands clubs européens. Cet été, l'AC Milan a ainsi acheté l'Ukrainien Andreï Chevtchenko à Dynamo Kiev pour 34 millions. La Lazio – qui a réalisé la plus grosse opération financière de l'histoire du football en vendant Vieri – a transféré l'Argentin Juan Sebastian Veron de Parme pour 43 millions et se dit prête aujourd'hui à dépenser la même somme pour le Hollandais Clarence Seedorf (Real Madrid), ainsi que 55 millions pour le Français Nicolas Anelka (Arsenal).

L'explosion des droits TV

De mémoire d'historiens du football, on n'avait jamais dépensé autant d'argent en si peu de temps. Une inflation extraordinaire, qui s'explique en partie par l'arrêt Bosman. En instaurant en 1995 la libre circulation des footballeurs européens, cette décision de la Cour européenne de justice a eu un double effet: le marché s'est libéralisé à outrance. Les enchères sont montées et les meilleurs joueurs d'Europe se sont dirigés vers les clubs les plus riches: italiens, espagnols et anglais. D'autre part, les clubs ne pouvant dorénavant plus exiger d'indemnités de transfert pour un joueur en fin de contrat, les dirigeants font aujourd'hui signer des contrats de longue durée et y adjoignent des clauses libératoires élevées. Le Brésilien Denilson (Betis Séville), par exemple, s'est vu fixer à son arrivée au club il y a deux ans une clause de 650 millions de francs suisses, soit… l'équivalent du prix du Stade de France.

Mais l'arrêt Bosman ne suffit pas à expliquer la multiplication des transferts à plus de 30 millions de francs. Si, cette année, le marché est en ébullition, c'est aussi parce que les droits de télévision sont en train d'exploser. Les meilleurs clubs italiens, autorisés dès ce mois de juillet à négocier avec les chaînes sans passer par leur fédération nationale, devraient par exemple toucher chacun près de 75 millions de francs cette saison, soit dix fois plus que le montant annuel global que se partagent les clubs suisses. «Cette manne, s'alarmait récemment un éditorialiste de L'Equipe, pousse les dirigeants à la fuite en avant. En engageant des stars à grands frais, ils espèrent un retour en termes de sponsoring et de fréquentation du stade. Mais il ne faut pas se leurrer: leurs dépenses sont plus importantes que les rentrées financières, et – à l'exception de l'Allemagne – ils s'endettent sous les yeux débonnaires des pouvoirs publics.»

Vers une exception sportive?

Les dettes du grand Real Madrid avoisinaient ainsi 192 millions de francs suisses pour un chiffre d'affaires de 116 millions au 30 juin 1998, selon la compagnie d'audits Price Waterhouse. Une situation qui a poussé le Conseil supérieur du sport espagnol à accroître son contrôle et à demander la publication des comptes des clubs espagnols, mais en réalité beaucoup n'ont rien publié. Et les clubs disposant d'un patrimoine suffisant pour garantir leurs comptes sont passés entre les gouttes.

«Dans ces conditions, il n'y a pas trente-six solutions, estime un dirigeant suisse: ou l'Union européenne accepte le principe d'une exception sportive qui permettra aux associations nationales de football de limiter à nouveau le nombre d'étrangers, et aux clubs de juguler un peu l'inflation; ou la création d'une Superligue à l'américaine deviendra inévitable, qui accroîtra encore le fossé entre riches et pauvres, mais permettra au moins d'instaurer un plafond salarial et de créer une tutelle.» Reste une dernière possibilité: la faillite effective d'un grand club. Le scénario aurait paru impossible il y a quelques années. Aujourd'hui, vu les sommes dépensées, il n'est plus utopique.