En Europa League, Young Boys reçoit ce jeudi les Ukrainiens du Dynamo Kiev (19h) tandis que Lugano joue en République tchèque contre Viktoria Plzeň (21h05). Le même soir, deux clubs suisses face à deux formations de l’ancien bloc de l’Est. Dans une compétition où 21 des 48 équipes engagées sont situées derrière l’ex-Rideau de fer, la coïncidence n’est pas étonnante. Il n’y en a que 7 sur 32 (dont le CSKA Moscou, vainqueur mardi 2-1 à Bâle) en Ligue des champions.

Pour la plupart des amateurs de football, la participation de Ludogorets Razgrad (Bulgarie), Rijeka (Croatie) ou Vardar Skopje (Macédoine) traduit le manque d’attractivité de l’Europa League, parfois surnommée «la ligue des barbares». Pour d’autres, au contraire, ces mêmes équipes lui donnent saveur et légitimité. «A nos yeux, c’est la seule compétition continentale valable, car c’est celle où bataillent nos équipes, les champions de nos pays», valide Pierre Vuillemot, rédacteur en chef du site internet français Footballski, spécialisé dans la couverture des championnats est-européens.

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Les comptes rendus au long cours, récits historiques et interviews d’acteurs locaux publiés sur cette plateforme créée en 2014 sont l’expression francophone d’une tendance très visible sur Facebook et Twitter (où les utilisateurs sont de plus en plus nombreux à commenter les championnats est-européens) et surtout YouTube (où sont relayées de nombreuses vidéos essentiellement focalisées sur la vie des tribunes): le football de l’Est fascine de nouveau. Des passionnés y (re) trouvent une authenticité ailleurs diluée dans le sport business et un supportérisme à la virilité décomplexée de plus en plus mal vu «à l’Ouest».

Le témoignage de João Oliveira, footballeur suisse en Pologne: «Les fumigènes, ça rajoute un truc»

Fumigènes et tifos

En commentaire d’un reportage de la chaîne Copa90 lors du bouillant derby bosnien entre le FK Željezničar et le FK Sarajevo, le verdict des internautes est sans appel. «Oubliez Barça-Real, ça c’est du foot», lâche un premier. «Voilà ce que j’aime en Europa League: aller dans de tels endroits, voir des feux d’artifice, craindre pour sa vie… Personne n’a jamais eu peur à Santiago Bernabeu», relance un deuxième. «Voici ce que Margaret Thatcher nous a volé», regrette un dernier. Tifos géants. Fumigènes en pagaille. Ultras exaltés. «L’Est incarne le dernier bastion du football vrai», clame Pierre Vuillemot.

Pour Sylvain Dufraisse, maître de conférences à l’Université de Nantes et historien du sport soviétique, parler du phénomène en l’absence d’études solides revient à faire «de la sociologie au doigt mouillé», mais le sens du vent ne lui laisse aucun doute: «Cette nouvelle vogue du football d’Europe centrale, des Balkans ou de Russie est très claire. Son essor remonte au début des années 2010 et elle s’est probablement renforcée avec les affrontements entre supporters russes et polonais à l’Euro 2012, puis avec les incidents liés aux hooligans russes l’été dernier.»

L’époque glorieuse

Il fut un temps où la fascination exercée par le football de l’Est était purement sportive. De 1950 à 1954, le «Onze d’or» hongrois reste invaincu pendant 29 matches, donne une leçon à l’Angleterre à Wembley et n’échoue qu’en finale de la Coupe du monde 1954 à Berne. En 1960, l’URSS de Lev Yachine est la première sélection championne d’Europe de l’histoire. En clubs, le Steaua Bucarest (1986) puis l’Etoile rouge de Belgrade (1991) remportent la Coupe d’Europe des clubs champions, Magdebourg et les Dynamo de Moscou, Tbilissi et Kiev (deux fois) celle des vainqueurs de coupes. Le mythique Valeri Lobanovski est le Marcelo Bielsa de son temps.

«Si […] dans les années 1970 la «machine rouge» a fait tant fantasmer, c’est qu’elle a permis à l’URSS d’atteindre un degré d’expertise très élevé et a fait de l’Union soviétique un pays pionnier quant à la gestion de la performance sportive», écrit Sylvain Dufraisse dans sa thèse Les héros du sport, fabrique de l’élite sportive soviétique (1934-1980).

Aujourd’hui? Le mur de Berlin est tombé. L’espoir pour les grands clubs est-européens de rivaliser avec le Real Madrid ou la Juventus aussi. Difficile d’imaginer la sélection russe championne du monde chez elle en juin prochain. Ce sont d’autres mécanismes qui opèrent pour que des Suisses, des Français ou des Anglais se tapent trente heures de car pour une rencontre de championnat moldave ou letton. «Ce qui compte, c’est le voyage, estime Pierre Vuillemot, 22 printemps et «piqué» de foot slovaque depuis une dizaine d’années. Nous nous émancipons des carcans sociaux et sportifs pour découvrir d’autres cultures, d’autres approches. C’est une ouverture au monde.»

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Sylvain Dufraisse y voit une quête d’exotisme plaquée sur les représentations classiques de la Russie. «Nous ne sommes pas très loin des ouvrages de Sylvain Tesson qui consacrent les grands espaces et la liberté. Le football de l’Est semble avoir un côté plus sauvage, moins normé.» S’y intéresser, c’est défricher des territoires vierges. Explorer un ailleurs, un autrement. Beaucoup d’auteurs amateurs creusent le sillon défriché par le journaliste anglais Jonathan Wilson dans l’ouvrage de référence en la matière, Behind the Curtain: Travels in Eastern European Football (2006).

A l'Est, il y a moins cette idée du foot par et pour l’argent et il y a des clubs de tradition, comme l’Etoile rouge Belgrade qui gardent un réel ancrage social

Pierre Vuillemot, rédacteur en chef de Footballski

Paradoxe de la mondialisation: d’un côté, elle produit une homogénéisation effective et, de l’autre, elle donne à ceux qui le souhaitent les moyens d’explorer des niches de résistance. Sans elle, le football globalisé n’existerait pas. Mais ce sont les moyens de communication modernes et la porosité des frontières qui ont ouvert des fenêtres sur les championnats est-européens. «En France, les regards se sont aussi portés vers la Russie lorsque Rolland Courbis est parti entraîner Alania Vladikavkaz en 2004 ou quand Mathieu Valbuena a signé au Dynamo Moscou», estime Sylvain Dufraisse.

Défiance envers les instances officielles

Les rédacteurs de Footballski ne sont pas dupes. Ils savent bien que «leurs» pays sont connectés au monde. «De manière générale, les moyens financiers sont moins importants donc il y a moins cette idée du foot par et pour l’argent et il y a des clubs de tradition comme l’Etoile rouge Belgrade qui gardent un réel ancrage social. Mais des clubs comme Ludogorets Razgrad, Leipzig ou Salzbourg appartiennent complètement au marché globalisé», lance Pierre Vuillemot.

Joueurs, entraîneurs et investisseurs circulent sans prêter attention à une quelconque logique de blocs. «L’existence d’un autre football repose sur un mythe qu’on entretient, relance Sylvain Dufraisse. Il n’y a ni systèmes de jeu, ni manières de gérer un club typique de l’Est.»

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La différence existe en revanche dans les stades. Progressivement, les grands championnats les ont nettoyés de leurs occupants traditionnels, issus des classes populaires, pour faire de la place aux familles et aux touristes. Cette gentrification dénoncée par les ultras de toute l’Europe est encore balbutiante en Europe de l’Est, comme l’illustrent les vidéos sur YouTube et… le répertoire des sanctions disciplinaires prononcées par l’UEFA. Dans les compétitions européennes, les clubs est-européens écopent régulièrement d’amendes dues à l’enthousiasme sans limites de leurs supporters, coupables de jets d’objets, d’usage d’engins pyrotechniques, etc. «En conséquence, les fans locaux nourrissent une défiance vis-à-vis des instances officielles. Les réprimandes leur donnent l’impression de ne pas être les bienvenus», rapporte Pierre Vuillemot.

Pour lui, le ballon rond reste à l’Est un vecteur culturel majeur. «Les classes populaires, très pauvres et écrasées par des conditions de travail difficiles, ont toujours accès au stade. Dans ce contexte, le match demeure un rituel fort, presque une messe, où se transmettent des valeurs importantes.» Le football comme phénomène social prépondérant, quand il est devenu un spectacle en Europe de l’Ouest? «Ce qui est sûr, c’est que dans nos pays il va au-delà du sport, poursuit le rédacteur en chef de Footballski. En toile de fond, il y a des questions d’appartenances politiques. Le football est un prisme à travers lequel aborder l’histoire de ces régions.»


Trois idées reçues erronées

  • Le football de l’Est est un ensemble homogène

En matière de football, il y a autant de différences entre la Hongrie et la Roumanie qu’entre l’Angleterre et l’Espagne. Tout réduire à l’existence d’un bloc tient d’un réflexe hérité de la Guerre froide autant que d’une simplification ethnocentriste.

  • A l’Est, l’ambiance dans les stades est plus chaude

Comme ailleurs, c’est vrai lors de certains matches ou pour certains clubs, mais ce n’est pas une généralité. Dans certains pays de l’Est, des matches de première division se disputent devant moins de 1000 spectateurs, sans engouement particulier.

  • Les tribunes ont leur couleur politique

Certains groupes de supporters sont fortement associés à l’extrême droite ou aux mouvements antifascistes mais, au-delà de leurs leaders, leur composition est souvent hétérogène. Même les grandes rivalités sportivo-sociales – à Moscou, le Spartak du peuple contre le Dynamo des services secrets – doivent être nuancées.