Championne d’Europe en titre, l’équipe d’Italie de football a 180 minutes de jeu devant elle pour ne pas manquer la prochaine Coupe du monde. En barrages de qualification, elle affronte la modeste Macédoine du Nord ce jeudi à 20h45, puis, en cas de victoire, le vainqueur du choc entre la Turquie et le Portugal. Elle sait le danger qui la guette: elle avait échoué à ce stade des éliminatoires en vue du Mondial 2018…

Depuis, il y a eu le rinascimento du dernier Euro. Une compétition que la Nazionale aborda dans la peau d’un outsider et qu’elle remporta avec panache, dans un style offensif aux antipodes de tous les clichés collant à son football. Mais comme souvent dans son histoire, la gueule de bois fut sévère après l’ivresse du triomphe. Les champions du monde 1982 avaient loupé l’Euro 84, tandis que ceux de 2006 s’étaient qualifiés sur le gong pour l’Euro 2008.

Pendant le dernier Euro: La renaissance italienne

La mauvaise habitude s’est reproduite avec un bilan mitigé de quatre victoires et quatre nuls dans le groupe C des éliminatoires pour la Coupe du monde 2022. Celui dont la Suisse a terminé en tête. Les Italiens ne maudissent pas la Nati, qui a tenu leur équipe en échec deux fois l’automne dernier, mais bien Jorginho, qui a manqué deux penalties, à l’aller puis au retour.

Echecs européens

Le soufflé estival est retombé et, en toile de fond, ce sont les nombreux travers du football transalpin qui ressurgissent. C’est dans un contexte fataliste, voire dépressif que les hommes de Roberto Mancini abordent les barrages.

La fédération a fait tout son possible pour leur faciliter la tâche. Un stage fin janvier pour tester de nouveaux joueurs ou en rappeler d’anciens comme Mario Balotelli (31 ans), qui évolue en Turquie (Adana Demirspor). L’anticipation d’une semaine de l’autorisation de remplir les stades à 100% pour la première fois depuis le début de la pandémie. Le choix du stade de Renzo Barbera, à Palerme, pour l’enthousiasme des spectateurs avides de football compétitif puisque le club local gît en Serie C. Seul échec: les clubs de Serie A ont refusé de reporter la dernière journée du championnat pour que le rassemblement ait lieu plus tôt.

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Pourtant, le calendrier de ces clubs s’est soudainement allégé. Aucun d’entre eux ne s’est qualifié pour les quarts de finale de la Ligue des champions. Le seul rescapé italien est… Jorginho, milieu de terrain de Chelsea. Depuis 2018, la nouvelle formule de la plus prestigieuse compétition européenne garantit quatre places aux quatre premiers championnats de l’indice UEFA, mais la Serie A n’en profite que modérément. Elle n’a qualifié que 10 représentants sur 16 pour la phase à élimination directe, et seulement 2 sur 10 en quarts.

Economie fragile

A ce stade de la compétition et toujours sur ces quatre saisons, elle est seulement la sixième force européenne derrière l’Angleterre (11 clubs en quarts), l’Espagne (7), l’Allemagne (5), la France et le Portugal (3). La Juventus, tête de gondole du calcio, continue de se faire éliminer par plus petit qu’elle (Ajax, Lyon, Porto et Villarreal) pendant que son président, Andrea Agnelli, s’obstine dans son projet de Super League européenne pour VIP.

Par pure coïncidence, plusieurs études accablant la santé du football italien sont sorties ces derniers jours. Deloitte a publié le classement annuel de sa Money League, où la Juventus est montée de la 10e à la 9e place avec 433 millions d’euros de revenus annuels mais toujours loin derrière les ténors. L’Inter est 14e, l’AC Milan 18e, mais dès qu’un club n’accède pas à la Ligue des champions et ses primes généreuses, il dégringole, comme le Napoli, désormais 28e.

La Gazzetta dello Sport, de son côté, a publié mardi une enquête sur les comptes des 20 clubs de Serie A et leur dette globale s’élève maintenant à 3,3 milliards d’euros. Le Covid-19 n’excuse pas tout puisque la masse salariale est passée de 1,6 à 2 milliards d’une saison à l’autre. Or, malgré son économie fragile, la Serie A est le championnat qui a la seconde balance la plus négative du monde sur le marché des transferts depuis 2017. L’Observatoire du football CIES, basé à Neuchâtel, l’évalue à -910 millions, quatre fois moins que la richissime Super League anglaise, mais surtout trois fois pire que la Liga espagnole et dix fois pire que la Bundesliga allemande, ses deux réelles concurrentes.

«Si la Serie A ne commence pas à adapter son mode opératoire à de vraies logiques d’entreprise, elle aura un réveil violent, quand ce sera l’UEFA qui insérera des indicateurs rigides pour disputer ses compétitions, à partir de la saison 2024-2025. Certains indicateurs économiques me disent que le système est dans une situation de pré-faillite», a déclaré cette semaine Gabriele Gravina, président de la Fédération italienne, dans les colonnes de La Repubblica.

Peu d’autochtones à sélectionner

Pour limiter la casse, ou sauver les apparences, de nombreux clubs (Juventus, Napoli, Inter) auraient réalisé des plus-values financières fictives via l’échange de joueurs à la valeur gonflée. La justice pénale enquête.

Parmi ces footballeurs, peu d’autochtones, qui ne sont plus que 35% dans l’élite. Voilà pourquoi Mancini a fait naturaliser puis a convoqué deux autres Brésiliens, João Pedro (30 ans), attaquant de Cagliari, et Luiz Felipe (25 ans), défenseur de la Lazio. Son homologue des moins de 21 ans, Paolo Nicolato, a carrément demandé de l’aide des médias, lundi: «On a besoin de vous pour parler de ce problème. Notre championnat référence est la Serie B, bientôt ce sera la Serie C. Je suis très inquiet.» En Serie A, les M21 italiens n’ont disputé que 4% du temps de jeu global. C’est à peine mieux en Serie B (7%).

Gabriele Gravina, le président de la fédération, en a rajouté une couche le lendemain: «Il n’y a que 30% d’Italiens dans le championnat national des moins de 19 ans. Il n’y a pas d’infrastructures pour que les jeunes s’entraînent. On a perdu 200 000 licenciés durant la pandémie pour n’en récupérer que 120 000 ensuite.»

Enfin, les patrons des clubs de Serie A sont incapables d’avoir une stratégie commune. Neuf présidents, régents ou commissaires de tutelle se sont alternés à la tête de leur ligue depuis 2017. Lorenzo Casini, dernier en date, a ciblé un autre problème majeur dans le Corriere dello Sport: «Nos stades ont 60 ans de moyenne d’âge, et 9 sur 10 n’ont pas une installation énergétique efficace.» L’Italie a quand même proposé sa candidature à l’organisation de l’Euro 2032. Elle serait au moins certaine d’y participer en tant que pays hôte.