Football

Dans le football, le jeu trouble des agents doubles

Managers ou intermédiaires, les agents de joueurs multiplient les casquettes et les conflits d’intérêts. La triple commission touchée par Mino Raiola sur le transfert de Paul Pogba jette une lumière crue sur un problème qui touche aussi le football suisse

Nouveau coup de pied dans la bourdonnante ruche des Football Leaks. Mardi, Mediapart a publié de sidérantes informations sur le transfert de Paul Pogba de la Juventus de Turin à Manchester United en août dernier. Elles révèlent que Mino Raiola, l’agent du milieu de terrain français, aurait touché une commission de 54 millions de francs sur l’opération, un montant correspondant à 40% de son coût total. Outre extravagance du chiffre, c’est sa composition qui fait sonner toutes les alarmes: chacun des trois signataires du contrat – la Juve, MU et Pogba – a versé une commission à l’Italien. Mais alors, pour qui travaille-t-il?

La FIFA a décidé d’ouvrir une enquête sur ce poignant cas d’«agent double». Néanmoins, la pratique est usuelle. Et n’épargne pas la Suisse.

Au mois d’avril, pour la deuxième année consécutive, l’Association suisse de football (ASF) a diffusé un document sur les «rémunérations aux intermédiaires». Pour les transferts de la saison 2016-2017, les clubs de la Swiss Football League ont versé un montant total de 3,8 millions de francs de commissions aux intermédiaires, dont deux millions pour le seul le FC Bâle. Les joueurs, eux, n’ont payé qu’une somme cumulée de 3400 francs à ces mêmes «Vermittler». La démonstration est limpide: ces données attestent que les agents, ici nommés intermédiaires, ne sont pas rémunérés par le joueur qui signe mais par le club qui émet le contrat de travail. «C’est du sportif et non du club que devrait provenir la rétribution, s’étonne Philippe Renz, avocat de l’agence Sport7. L’agent, qui conseille le joueur sur la plupart des aspects de sa carrière, est bien son client. En l’état, on nage dans un gigantesque conflit d’intérêts.»

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Une législation dépassée

Légalement, la publication de ces comptes est le fruit direct du nouveau règlement «sur la collaboration avec les intermédiaires» de la FIFA. Il y a deux ans, l’organe dirigeant du foot mondial introduisait cette législation dans le but «de protéger les joueurs et les clubs contre toute implication dans des pratiques illégales et/ou contraires à l’éthique». Alors que les anciennes règles imposaient une formation aux agents et normalisaient la mise en contact club/joueur, les nouvelles ne se préoccupent plus que de la transaction. «Comme la FIFA n’a jamais réussi à contrôler le marché des agents, elle a décidé d’abandonner son système de formation et de limiter son interventionnisme à la phase de la négociation du contrat qui, juridiquement, peut être documentée, décrypte Philippe Renz. La responsabilité des contrôles a alors été remise aux associations nationales, qui ont l’obligation de publier les commissions globales versées aux intermédiaires.»

Un jet de transparence qui s’est déjà dilué dans l’opacité. «Le problème du règlement FIFA, c’est qu’il laisse croire aux agents qu’ils peuvent lever leur conflit d’intérêts et se lier aux clubs, ce qu’un intermédiaire peut faire en certaines circonstances, ajoute l’avocat. Cependant, les droits et obligations d’un intermédiaire ne sont pas les mêmes que ceux d’un agent qui doit continuer à défendre les intérêts de son joueur après la conclusion du contrat.»

Une plateforme contre le conflit d’intérêts

C’est pour soulever la problématique liée à cette confusion que Sport7 vient de lancer la plateforme check-your-agent.football, destinée à informer «les premières victimes du système»: les sportifs. «Il devient difficile de faire confiance à son conseiller quand celui-ci tisse des relations privilégiées avec les clubs, soit la partie opposée, déplore l’avocat. La question que le joueur doit constamment se poser est: cette équipe est-elle la plus attractive pour ma carrière ou juste la plus généreuse avec mon agent?»

«Si l’on compare le travail des intermédiaires à celui d’une agence de placement, on peut penser qu’une rémunération de la part du club-employeur en faveur de l’agence est cohérente, commente Raphaël Berger, directeur général du HC Fribourg-Gottéron SA. Mais si l’on creuse, on se rend compte que, dans le sport, l’élaboration d’un profil, le dépistage, le tri des candidats ainsi que les entretiens sont réalisés par le club et non par l’agence. Via sa structure de recrutement, c’est bien le club qui supporte le travail de prospection et qui cible le joueur. L’agent, lui, n’a plus qu’à négocier et signer le contrat.»

Moins sauvage que celui du football, le milieu du hockey s’est arrangé pour mettre un terme à la pratique. «En février 2016, tous les clubs de Ligue Nationale ont convenu d’un gentleman agreement prohibant la rémunération directe des intermédiaires. Désormais, c'est aux joueurs de payer leur agent», certifie Denis Vaucher, directeur de la Ligue. Et comme deux précautions valent mieux qu’une, la fédération «a intégré l’accord aux conditions d’octroi de licence.»

Travailler avec des gens honnêtes

Avec son système de fair-play financier, l’UEFA aurait toutes les cartes en mains pour imposer un modèle similaire dans le football. Le président de Neuchâtel Xamax Christian Binggeli n’en voit pas l’intérêt. Il qualifie même les 17 000 francs versés par Xamax aux intermédiaires, l’année dernière, «d’investissements intelligents»: «Nous faisons en sorte de travailler avec des gens honnêtes, qui viennent voir jouer leur poulain, qui s’impliquent dans leur carrière.» Christian Binggeli admet toutefois que le paiement des agents par les joueurs eux-mêmes lui paraîtrait «économiquement plus logique».

C’est aussi l’avis de Laurent Falbo, l’intermédiaire ayant conclu le plus de transactions (12) sur le marché des transferts suisse en 2016-2017. «Je suis pour que nos rémunérations transitent par le joueur et non par le club. Cela permettrait à nos sportifs de prendre conscience du travail que l’on fait pour eux plutôt qu’ils aient l’impression que l’on se fait de l’argent sur leur dos. Mais le football fonctionne de cette manière depuis la nuit des temps, un changement paraît utopique», lâche le Genevois, fataliste.

«Confusion des statuts»

Si l’on ausculte l’Angleterre, paradis des chiffres hypertrophiés du football business, le contraste est total. Au dernier inventaire, aucune indemnité n’a été versée par un joueur à son agent, alors que les clubs de Premier League ont glissé plus de 174 millions de livres sterling dans la poche des intermédiaires.

Concrètement, la profession d’agent a peu été affectée par le nouveau règlement de la FIFA. «Rien ne change vraiment, si ce n’est que je fournis systématiquement les déclarations de transfert à l’ASF, développe Laurent Falbo. Mais au niveau du titre, tous les agents se disent aujourd’hui des intermédiaires. Si elle n’est pas adaptée, la nouvelle réglementation a au moins eu le mérite de mettre en relief cette confusion des statuts.» De son côté, Philippe Renz scande qu’«il est temps que les instances du football protègent de manière effective les joueurs et débarrassent les clubs de cette charge injustifiée.» Un vœu pieu.

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