Oubliez le Ballon d’or, oubliez les Football Leaks. La réalité du football professionnel, on la trouve dans le rapport global du syndicat mondial des joueurs FIFPro, sorti fin novembre. La durée moyenne d’un contrat est de moins de deux ans, 74% des footballeurs gagnent moins de 4000 francs par mois, 41% ne reçoivent pas toujours leur salaire, 29% sont transférés contre leur volonté.

Cette réalité-là, le sociologue français Frédéric Rasera l’a appréhendée au début des années 2000, en suivant au quotidien l’effectif professionnel d’un club de Ligue 2 située dans une ville moyenne de 150 000 habitants. Peu importe de savoir quelle équipe se cache derrière «l’Olympique», l’intérêt de cette expérience de presque quatre ans, rapportée dans un livre*, est de porter un regard nouveau sur un métier mal connu en dépit de son incroyable médiatisation. Vus par la sociologie du travail, les footballeurs ne sont ni plus bêtes ni plus vénaux que les autres. Ils composent simplement avec les contraintes spécifiques de cette activité qu’on leur présente toujours comme une passion mais qui est bel et bien un travail.

Les habitués des vestiaires, même amateurs, n’apprendront rien de fondamentalement nouveau en lisant «Des footballeurs au travail». Mais ils regarderont autrement les habitudes d’un milieu où, puisque rien n’est plus important que gagner le match du week-end, personne ne s’étonne que la médecine du travail soit au service de l’employeur, que l’entraîneur puisse dicter repas et horaires à l’épouse du joueur, que sa condition se résume en fin de compte à «être payé pour être à la disposition de…»

Le Temps: Loin de l’image de footballeurs insouciants et fainéants, vous décrivez des travailleurs consciencieux, impliqués, disciplinés, qui taisent leurs douleurs et sont très portés sur une éthique de la valeur du travail.

Frédéric Rasera: Ce sont objectivement des travailleurs inscrits dans un rapport salarial. Ce qui m’intéressait, c’était de saisir les contraintes spécifiques qu’on leur impose et de comprendre comment ils y font face. D’une manière générale, on a affaire à des sportifs hyperinvestis, ce qui n’empêche pas qu’ils puissent se réapproprier leur travail, avec des marges de manœuvre plus ou moins grandes selon les ressources dont ils disposent individuellement.

– L’exercice de leur métier est traversé par un paradoxe constant: on valorise le groupe, l’équipe, mais les destins sont individuels.

– C’est un univers professionnel qui cultive à l’extrême le collectif – il faut tout le temps montrer son adhésion au groupe, être copain avec les collègues – et qui, en même temps, est ultra-individualisé parce que les carrières sont individualisées, les conditions d’emploi sont individualisées, le quotidien de travail, avec le système de sélection, est individualisé. On constate en fait que l’adhésion aux valeurs du collectif ne va pas de soi. Les footballeurs ont tout un ensemble d’intérêts individuels qui peuvent potentiellement entrer en concurrence avec les intérêts du collectif. Par exemple, un joueur mis sur la touche peut avoir intérêt à ce que son concurrent direct soit mauvais, voire à ce que l’équipe perde. Pourtant, pour un footballeur, être taxé d’individualisme est ce qu’il y a de pire.

– Stress, concurrence, pression du résultat, contrats de courte durée, empiétement sur la vie privée, mobbing: ce «métier de rêve» a de quoi faire bondir syndicalistes et inspecteurs du travail!

– Eux-mêmes parlent beaucoup plus facilement de passion que de travail et participent à l’idée que c’est un métier de rêve. Ils se plaignent rarement de leurs conditions de travail même si leur passion, qui est souvent profonde et remonte à l’enfance, est constamment travaillée par ces conditions que l’on évoque: les blessures, la concurrence, l’incertitude. Quand on est proche des joueurs, on se rend compte assez vite que le principal problème pour eux, c’est de ne pas jouer. Ce métier est une passion que l’on est parfois empêché d’exercer.

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– De quels milieux sociaux viennent les joueurs?

– Contre les idées reçues, le football recrute peu dans les familles fragilisées. Les joueurs sont majoritairement issus des fractions établies, stabilisées, des classes populaires. Leurs parents sont souvent employés, ouvriers, artisans ruraux bien plus souvent qu’au chômage. Les enfants de familles monoparentales sont également assez rares.

– Les valeurs de ces milieux sont-elles celles qui leur permettent de réussir?

– Ce n’était pas l’objet de mon étude. Ce que j’ai pu observer cependant, c’est l’insistance sur la valeur travail, avec souvent une certaine honorabilité populaire pour le travail bien fait.

– Vous dites que la remise en question personnelle est ostensiblement valorisée comme le fondement même d’un métier où les places doivent officiellement se jouer et se rejouer en permanence. Réellement?

– Les joueurs le croient. Pas un ne pense normal d’avoir sa place à vie. Prouver en permanence sa valeur sur le terrain, cela fait partie du métier. Par contre, sur le fait que cela se fasse réellement comme ça, c’est autre chose. Il faudrait faire une sociologie des entraîneurs pour voir comment eux fonctionnent très précisément. Je me suis plus attaché à ce qui pèse sur les joueurs. De leur point de vue, tout est toujours possible. L’organisation du travail fait que l’entraîneur peut changer l’équipe à tout moment. Les joueurs sont des exécutants, ils n’ont pas de prise là-dessus.

– Pourtant, les joueurs semblent avoir pris le pouvoir. En cas de mauvais résultats, c’est l’entraîneur qui est viré…

– Justement parce que c’est lui qui détient le pouvoir. La relation joueurs-entraîneur est très asymétrique. Ce qui est flagrant quand on entre dans un vestiaire de foot, c’est que les joueurs perçoivent des salaires de cadres mais n’ont en définitive que très peu de poids sur la définition de leur travail. Le grand pouvoir de l’entraîneur, c’est de composer l’équipe. Il peut convoquer un joueur pour le match du vendredi soir devant 7000 spectateurs et des caméras de télévision, comme il peut tout aussi facilement décider de l’envoyer le samedi avec la réserve à 300 km de là dans un match de CFA2 amateur. Aucun métier n’autorise ce genre de pratique! En plus, il faut y aller en montrant un bon état d’esprit, sous peine de passer pour un individualiste qui ne pense pas au collectif.

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– Auriez-vous fait le même constat dans un vestiaire de stars?

– Cela peut varier sans doute, mais j’ai pu voir passer beaucoup de joueurs et de profils de carrière différents et, en fait, c’est relativement stable. Cela peut s’expliquer par le fait que les joueurs ont intériorisé l’organisation de leur métier depuis qu’ils sont petits. Il y a aussi cette norme implicite dans le vestiaire qui veut qu’on ne doive pas être trop proche de l’entraîneur. Les joueurs sont en concurrence les uns avec les autres et celui qui irait lui dire qu’untel devrait être titularisé plutôt qu’untel jouerait avec les carrières de ses collègues. On respecte la distance.

– Ce qui est constant dans le livre, c’est que tout dépend toujours de son statut dans l’équipe: ce que l’on peut dire au coach ou à ses partenaires, ce que l’on peut faire à l’entraînement, la façon de gérer les blessures, l’après-carrière, etc.

– J’ai essayé de montrer que les joueurs sont confrontés à des logiques générales auxquelles ils font face avec différentes ressources. Par exemple, un jeune joueur peu réputé qui est blessé va vouloir taire sa douleur et jouer malgré tout alors qu’un ancien au palmarès étoffé peut se permettre d’être indisponible quelques jours. Beaucoup de variables dépendent de la place dans le groupe parce que c’est un univers très hiérarchisé avec des anciens, des jeunes, des titulaires, des remplaçants, etc. Il est ici important de préciser que la hiérarchie du vestiaire n’est pas forcément un reflet de la position sur le terrain. Ce n’est pas parce qu’on est un titulaire stabilisé que l’on devient le patron du vestiaire. L’ancienneté a davantage de poids.

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– Très intéressant: les joueurs fondent le respect qu’ils portent à l’entraîneur sur les compétences qu’ils lui prêtent sur le plan tactique…

– C’est une dimension qui apparaît assez fortement. Pour être des exécutants, les joueurs n’en sont pas pour autant des marionnettes. Ils sont entrés très jeunes dans la filière, ils ont connu beaucoup d’entraîneurs et acquis de vraies connaissances sur leur métier. Ils peuvent comparer. En football, l’aspect théorique est très présent, notamment sous une forme d’organisation assez scolaire. Il y a beaucoup de séances tactiques où la classe (le groupe de joueurs) attend que le maître (l’entraîneur) parle. J’ai observé le cas d’un entraîneur qui avait une très belle carrière de joueur derrière lui qui a perdu sa légitimité devant le groupe lors de séances vidéo.

– Vous décrivez des footballeurs qui restent très souvent entre eux, non seulement au travail mais aussi en dehors.

– On évoque cette «bulle» souvent de manière stigmatisante pour souligner le fait qu’ils ne savent pas ce qu’est la vraie vie, mais leur organisation du travail les mène à cette situation. La mobilité géographique projette les joueurs et leurs compagnes dans des villes où ils ne connaissent personne et leur temps de travail est très spécifique: ils jouent le week-end, ont souvent entraînement le dimanche. Comme la plupart des épouses ne travaillent pas, pour des raisons que l’on peut expliquer par ailleurs, elles n’ont pas de relations professionnelles à proposer. Donc ils restent souvent entre eux. Ils partagent aussi une condition particulière: ce sont des gens – pas tous – issus d’un milieu populaire qui sont en ascension sociale par le foot. Ils s’attachent à valoriser leur fidélité à leurs racines. En même temps, ils ont des aspirations, liées notamment à leurs capacités économiques, que ne pourrait pas satisfaire leur milieu d’origine. Passer du temps avec d’autres footballeurs, c’est aussi passer du temps avec des gens qui vivent la même situation qu’eux, qui les comprennent.

– Le milieu du football valorise et encourage très fortement la reproduction d’un modèle familial traditionnel. Le joueur doit se mettre en couple, si possible jeune, il doit avoir des enfants, sa compagne doit rester à la maison, se lever la nuit pour les biberons, préparer les repas.

– Très souvent, les joueurs disent que leur femme se sacrifie pour soutenir leur carrière. Comme on a affaire à un métier très particulier où il est considéré comme normal que le travail déborde totalement sur la vie de famille, ce n’est pas faux. Il y a d’abord cette idée qu’une bonne compagne doit prendre sa part. Elle a un vrai travail à accomplir, en assumant l’économie domestique, en soutenant moralement son compagnon. Un entraîneur peut se plaindre que le joueur ait dû se lever la nuit pour donner le biberon et tout le monde trouve cela banal. Tout est toujours légitimé au nom de la compétition.

– On parle jamais de dopage à «l’Olympique»?

– J’ai essayé d’aborder le sujet quelques fois mais je n’avais pas beaucoup de données en retour et cela risquait d’être contre-productif pour le reste de l’enquête. Je pense que dans cet univers-là, le dopage existe mais qu’il n’est pas visible, pas organisé et donc renvoyé à des pratiques individuelles. Le médecin du club était très attentif à ce point.

– Comment votre livre a-t-il été perçu par le club?

– J’ai eu le retour de quelques joueurs qui ont trouvé que mon travail était objectif. Certains se sont découverts trop individualistes, ce qui en dit long sur le formatage auquel ils sont soumis.


 

* Des footballeurs au travail, Au cœur d’un club professionnel. Frédéric Rasera. Editions Agone, octobre 2016, 312 pages.