Mondial 2014, Brésil. Dans l’avion qui ramène les Bleus à leur camp de base après le carton contre la Suisse (5-2), Paul Pogba se détend sur son ordinateur portable en jouant à Football Manager, comme en atteste une vidéo publiée par la Fédération française. Le joueur de la Juventus a choisi de diriger Chelsea et… d’y transférer son alter ego virtuel. Nombreux sont ceux qui y ont vu un signe avant-coureur de l’avenir du joueur, très courtisé. Conclusion erronée – Pogba joue toujours à Turin – mais raisonnement légitime: plus de vingt ans après sa première version, ce jeu vidéo fait bien dialoguer la réalité et la fiction.

Football Manager (FM) permet au gamer de prendre les rênes du club de son choix dans un nombre croissant de championnats, y compris en Suisse, et de le gérer «à l’anglaise», c’est-à-dire sur les plans sportif (composition d’équipe, tactique, entraînement) et administratif (transferts, salaires, budget). Le président décrète des objectifs, les journalistes posent des questions, les joueurs imposent leurs desiderata. Comme en vrai.

Lancée en 1992 sous le nom de Championship Manager, la série s’enrichit d’un volet chaque année, le dernier vient de sortir. Son prédécesseur, FM 2015, s’est écoulé à 810 000 exemplaires, selon l’éditeur Sega. C’est très loin des 20 millions de chaque simulation FIFA, qui propose de disputer des matches à proprement parler, mais le jeu de pure gestion du développeur Sports Interactive jouit d’une aura particulière.

Une grosse machine

Elle tient en tout premier lieu à la richesse de sa base de données, revendiquée comme «la plus large du monde», avec des dizaines d’informations sur plus de 550 000 joueurs existants. Objectif des 1300 personnes qui l’alimentent: faire coller le jeu au plus près de la réalité, via un travail d’observation et d’analyse qui s’apparente à celui des scouts des grandes équipes. Parfois, ces hommes de l’ombre réalisent de véritables coups de maître: un des joueurs qui se développera le plus au cours des saisons dans Championship Manager 2000-2001 est un certain Lionel Messi, 13 ans à l’époque. Le sérieux de la franchise est définitivement validé en 2014, lorsque sa base de données est fusionnée avec celle de Prozone Sports, un fournisseur d’analyses de performances utilisé par les clubs professionnels.

Ainsi, Football Manager ne se contente pas de faire état de la réalité; il l’influence aussi, à une époque où les décideurs s’appuient de plus en plus sur les statistiques. «Pendant des années, nous avons entendu dire que des managers et des recruteurs bien réels utilisaient nos données. Désormais, c’est officiel», soulignait le directeur de Sports Interactive, Miles Jacobson, lors de l’annonce du partenariat. Ancien recruteur de l’OGC Nice, Jonathan Beilin reconnaît le potentiel du jeu. «En gros, quand j’arrivais au bureau, j’avais trois écrans. Sur le premier, j’allumais Football Manager. Sur le deuxième, une page internet avec les outils de statistiques du club. Enfin, un écran relié à un lecteur DVD pour visionner des vidéos», décrit-il à So Foot. Une manière de procéder loin d’être marginale, selon lui, mais rarement revendiquée. Un jeu vidéo grand public au service d’un travail sérieux est une idée qui peut déranger.

Football Manager «reste un outil, tu ne fais pas que jouer toute la journée», précise Jonathan Beilin. Certains sont toutefois tentés de donner un écho réel à leurs succès virtuels, comme ce jeune Britannique qui a postulé pour devenir manager de Middlesbrough sur la base d’un CV nourri de ses expériences dans Football Manager. Le propriétaire du club lui avait répondu par la négative, tout en malice: «Nous pensons que notre collaboration aurait été de trop courte durée, puisque votre immense talent aurait attiré les plus gros clubs européens.»

Une légende participative

Les histoires comme celle-ci fleurissent, comme celles des joueurs surcotés dont la carrière ne décolle pas, ou inventés de toutes pièces par des salariés goguenards. Il y a aussi ces centaines de «RdP» (récits de partie) qui prolongent l’existence du manager incarné au-delà du jeu en lui-même, sur des forums de discussion ou des blogs, en de curieuses autobiographies alternatives. Et puis ces anecdotes tragicomiques qui font ricaner sur Internet, où les réalités se confondent, quand un gamer reproche «IRL» (in the real life) à un footballeur les performances ou les choix de son alter ego virtuel, ou voyage pour découvrir «son» club en vrai. Tout cela contribue à la légende participative, de pixels et de gazon, de Football Manager.

Prolongation de partie

Une partie peut se prolonger à l’infini. Cela fait tout l’intérêt du jeu, et son danger. «Il est déjà 1 heure du matin, on se dit qu’on peut bien faire un match de plus, on n’est pas à dix minutes près. Vient le suivant, il faut le gagner, quand même, celui-là, alors on le joue. La fin de saison est là, et puis le mercato estival arrive vite. Il faudrait quand même trouver un meilleur arrière gauche. On va fouiner dans d’obscurs clubs chiliens et boliviens, flairer les bonnes affaires en Slovaquie ou en Biélorussie. On relève la tête. Il est déjà 4 heures du mat’», décrit le journaliste Julien Momont, auteur d’une partie-reportage de six saisons virtuelles et 180 heures devant son écran pour Rue89. L’impact de la fiction sur le quotidien menace de virer à l’addiction. Le chanteur Robbie Williams en a fait l’expérience, comme il l’écrivait sur son blog en 2009. On lui prête cette citation: «C’est le meilleur jeu auquel j’ai joué. C’est un jeu, n’est-ce pas?»


Mais encore

Un film Dans «An alternative reality: The Football Manager documentary» (2014), Louis Myles examine les liens entre le jeu et la culture du ballon rond.

Un livre Football Manager est cité dans 35 cas de divorce en Grande-Bretagne: une des trouvailles de l'ouvrage «Football Manager stole my life: 20 years of beautiful obsession» (2012), de Iain Macintosh, Kenny Millar et Neil White.

Un spectacle Dans «Football Manager ruined my life», régulièrement joué outre-Manche, l'humoriste Tony Jameson se demande si sa vie aurait été meilleure sans un jeu qu'il a usé pendant vingt ans.