Premier League

Si le football m’était Kanté

Le milieu de terrain français de Chelsea N’Golo Kanté a été désigné joueur de l’année par ses pairs anglais. Une récompense méritée pour un joueur qui remet l’humilité et le collectif au centre du jeu

L’an dernier, les supporters de Leicester se demandaient lequel, de Jamie Vardy ou de Ryad Mahrez, était le meilleur des Blues. Cette saison, ils ont la réponse: c’était N’Golo Kanté, passé depuis chez les autres Blues, ceux de Chelsea. Depuis, Leicester est rentré dans le rang, Chelsea a retrouvé le sien et, d’un entraîneur italien (Claudio Ranieri) à un autre (Antonio Conte), Kanté (26 ans) s’apprête à fêter un second titre de champion d’Angleterre consécutif.

Il pourrait y ajouter une Cup, puisque Chelsea s’est qualifié samedi pour la finale du 27 mai à Wembley contre Arsenal. Dimanche, il est déjà allé chercher le premier trophée de sa saison: celui de joueur de l’année, décerné par les membres du syndicat des joueurs, l’Association des footballeurs professionnels (PFA). Déjà nommé parmi les finalistes l’an dernier, Kanté a été préféré à Eden Hazard (Chelsea), Harry Kane (Tottenham), Alexis Sanchez (Arsenal), Zlatan Ibrahimovic (Manchester United) et Romelu Lukaku (Everton).

Jamais un espoir du foot français

Au palmarès, il succède à deux autres joueurs formés en France, l’Algérien Ryad Mahrez (2016) et le Belge Eden Hazard (2015). Il faut remonter à 2006 (Steven Gerrard) pour retrouver trace d’un lauréat qui ne soit pas un attaquant. N’Golo Kanté devient le quatrième footballeur français honoré par la PFA après Eric Cantona (1994), David Ginola (1999) et Thierry Henry (2003 et 2004). Au contraire de ces trois flamboyants joueurs qui ont chacun marqué leur époque, ce Franco-Malien élevé en région parisienne n’a jamais été un espoir du football français.

Comme Antoine Griezmann, Nabil Fékir ou Mathieu Valbuena, N’Golo Kanté est passé au travers des mailles de la détection française. Sa petite taille (1,69 m), sa gentillesse, sa modestie et sa volonté «de ne pas faire d’histoires» ont certainement freiné son éclosion dans un milieu dominé par les agents, les statistiques et le chacun pour sa gueule. A 20 ans, il ne joue que dans l’équipe réserve de l’US Boulogne, en CFA2, l’équivalent hiérarchique de la 2e ligue inter. Il faut la relégation de l’équipe première en National (3e division) en 2012 pour qu’il accède à la lisière du professionnalisme. Sa carrière est lancée. Un an plus tard, il signe au Stade Malherbe de Caen, alors en Ligue 2.

Little Big Kanté

Le club normand monte immédiatement en Ligue 1 où, lors de la saison 2014-2015, il est le seul promu à se maintenir. Grâce à son inépuisable petit milieu de terrain. L’ancien international Frank Sylvestre annonce alors que Kanté sera plus fort que Claude Makélélé, ex-lieutenant de Zidane, resté une référence à ce poste. «Il y a des joueurs qui ne sont pas forcément dans les équipes de tête, mais qui mériteraient de goûter à l’équipe de France. N’Golo Kanté a tout. Il sera meilleur que Makelele, car il a les mêmes qualités de récupérateur-harceleur, mais va plus vers l’avant.»

Didier Deschamps n’en veut alors pas mais Little Big Kanté est déjà trop grand pour Caen. Il rêve de Marseille, qui formule une proposition, mais celle de Leicester est plus intéressante pour le club. L’histoire est en marche. Très vite, l’Angleterre tombe amoureuse de ce joueur à l’activité incessante, qui tacle mais commet peu de fautes, ne lâche rien mais ne conteste jamais, joue comme si sa vie en dépendait mais garde toujours le sourire. Sorti du terrain, il détonne par sa simplicité. Pas de tatouage, pas de coupe de cheveux délirante, pas de déclaration tapageuse. Juste ce visage sympathique, souriant, nature, qui semble dessiné par Hergé.

Placement et anticipation

Ces allures enfantines cachent une exceptionnelle maturité. Sa lecture du jeu est impressionnante. Tout est juste, réfléchi, efficace. L’œil toujours rivé sur la balle, il anticipe les mouvements de ses adversaires, coupe les angles de passe, presse, harcèle, récupère, se replace aussitôt, anticipe déjà la perte de balle suivante. Une vidéo disponible sur YouTube le montre récupérer quatre fois le ballon sur la même action. Balle au pied, il se distingue par une exceptionnelle couverture de balle (le corps toujours en opposition), un calme à toute épreuve et un coup de rein sur trois mètres qui lui permet de sortir rapidement de la zone de pressing.

Minutes jouées, matchs gagnés, tacles réussis, interceptions, ballons touchés, passes réussies: il figure dans le top 5 de presque tous les classements. «Il conduit une Mini mais possède un moteur de Rolls», s’est exclamé le Times. Impressionné par son don d’ubiquité, l’ancien adjoint de Claudio Ranieri avait défini ainsi le milieu de terrain de Leicester: «Nous jouons à trois, avec Drinkwater dans l’axe et Kanté de chaque côté.» Tout le pays s’y est mis et cette mode a donné naissance aux «Kanté facts», sur le modèle des aphorismes dédiés à Chuck Norris. En voici deux exemplaires: «70% de la surface de la terre est couverte d’eau, le reste est couvert par N’Golo Kanté.», «Quand N’Golo Kanté a perdu sa virginité, il l’a récupérée sur l’action suivante.»

Cohabiter avec Pogba

L’intéressé rigole, mais est bien trop modeste pour que cela lui monte au cerveau. D’autres, en revanche, commencent à prendre ombrage de cette Kanté mania. Paul Pogba, notamment, s’est irrité, lors d’une interview donnée à Sky Sports avant Mu-Chelsea, de ce qu’il estime être une inégalité de traitement: «J’entends que Kanté est un top milieu de terrain. Je suis d’accord avec ça. Mais il ne marque pas beaucoup, n’est-ce pas? Ça, on n’en parle pas. […] Je marque plus que Kanté, mais on dira toujours: «Kanté fait ceci, Kanté fait cela.»

Beaucoup opposent Kanté et Pogba. La simplicité et la modestie de l’un contre les postures et l’individualisme de l’autre. Kanté qui joue au football, Pogba qui pratique un sport individuel. Pour Didier Deschamps, l’enjeu est surtout de parvenir à les associer en équipe de France où, en quinze sélections, N’Golo Kanté ne s’est pas encore rendu indispensable. Une question de temps, sans doute, avant qu’il ne devienne pour les Bleus ce qu’il est pour les Blues.

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