On n’oublie jamais sa première fois, et pourtant la Coupe du monde a oublié Pocitos. Dans ce barrio de Montevideo à l’aisance flétrie, caractérisé par ses immeubles bas et ses trottoirs arborés, les habitants du quartier ne prêtent guère d’attention à deux petits monuments de fer et de béton dressés sur le trottoir. Mais que passent un passionné en pèlerinage ou un touriste que l’on croirait perdu, et ils s’arrêtent, émus, comme des archéologues venant de mettre au jour quelque tombeau oublié.

La première sculpture, postée près d’une file de voitures en stationnement, ressemble de loin à un horodateur. Elle monte la garde à l’angle de l’avenue Coronel Alegre et de la rue Charrua. L’œuvre signée du sculpteur Eduardo di Mauro est frappée de l’inscription «Cero a cero, pelota al medio» (zéro à zéro, balle au centre); elle matérialise l’ancien rond central d’un petit stade devenu légende, l’Estadio Pocitos, où fut disputé l’un des deux premiers matchs de l’histoire de la Coupe du monde.

Dans l’histoire pour quatre minutes

Dans l’entre-deux-guerres, l’Uruguay est un petit pays lointain, à deux semaines de bateau de l’Europe, mais une grande nation de football, double championne olympique en 1924 à Paris (contre la Suisse de Max Abegglen) et en 1928 à Amsterdam. Pour fêter le centenaire de son indépendance, elle obtient de la FIFA en mai 1929 le droit d’organiser la première Coupe du monde, du 13 au 30 juillet 1930, en partie parce qu’elle promet de construire pour l’événement un nouveau stade de 65 000 places, le Centenario.

Le krach boursier d’octobre 1929 et des pluies diluviennes durant l’automne austral retardent les travaux et les organisateurs doivent se résoudre à lancer la compétition dans les stades Pocitos et Gran Parque Central, appartenant aux deux plus grands clubs de la ville et du pays: Peñarol et Nacional. Le premier match au Centenario n’a lieu que le 18 juillet et voit l’Uruguay battre le Pérou 1-0.

Le 13 juillet à 15h, il n’y a pas un mais deux matchs d’ouverture: France-Mexique et Etats-Unis-Belgique. Le Français Lucien Laurent marque à 15h19, l’Américain Barth McGhee à 15h23. Pour quatre minutes, le footballeur ouvrier des usines Peugeot à Sochaux devient le premier buteur de l’histoire de la Coupe du monde et Pocitos entre avec lui dans la légende. La seconde sculpture matérialise l’emplacement exact du but. Toujours signée di Mauro, l’œuvre est une sorte de potence réalisée à partir d’un rail de chemin de fer. Elle reprend l’affiche du Mundial 1930 (un gardien attrapant le ballon dans la lucarne) et s’intitule «Donde duermen las arañas», dont une traduction plus exacte que littérale serait «décrocher la toile d’araignée». Si l’on prolonge la perspective du regard, on peut s’imaginer le second poteau planté 7,32 m plus loin, à l’intérieur d’une maison.

Abandonné en 1933, détruit en 1940

Pocitos n’avait pas vocation à entrer dans l’histoire et il fallut plus de quatre ans d’enquête et de recherches à l’architecte uruguayen Hector Enrique Benech pour l’en déterrer et retrouver sa trace dans le Montevideo moderne. Construit en 1921 par l’architecte Juan Antonio Scasso, ce stade d’une capacité de 10 000 places est vite trop petit pour les Carboneros (charbonniers) de Peñarol. «En 1933, Peñarol déménage au Centenario, un stade qui était plus adapté à la popularité déjà hors norme du club à l’époque, explique Julio Osaba, historien spécialisé dans le sport en Uruguay. Celui de Pocitos a finalement été détruit en 1940 dans le cadre d’un plan d’urbanisation du quartier, qui est ensuite devenu résidentiel avec une très haute cote immobilière – qu’il conserve aujourd’hui.»

Les années passèrent et Pocitos tomba peu à peu dans l’oubli. Un peu comme cet âge d’or du football uruguayen des années folles, non seulement en termes de résultats (deux titres olympiques, une Coupe du monde) mais aussi de style. Un football à base de transmissions très courtes que l’ancien joueur et journaliste Gabriel Hanot vantera comme «magnifique, élégant, mais aussi rapide, varié, puissant et efficace, accompagné d’une virtuosité balle au pied et dans la merveilleuse utilisation du ballon». Dès 1935, et une finale de Copa America remportée 3-0 à Lima contre l’Argentine, la Celeste sera animée par la garra charrua, un état d’esprit plus qu’un style de jeu, qui permettra notamment à ses joueurs de tenir seuls à 11 contre 200 000 au Maracana pour décrocher un second titre mondial en 1950.

But identifié par des photos aériennes

«Au vu de notre histoire footballistique, je trouvais inconcevable qu’il n’y ait aucune référence sur le stade de Pocitos, s’exclame Hector Enrique Benech, l’architecte explorateur. Jusqu’au début des années 2000, personne ne savait où se trouvait ce terrain, qui a quand même été le témoin du premier match de l’histoire d’une Coupe du monde mais aussi du premier but de cette compétition. Ce n’est pas rien!» Après quatre ans de recherches, Hector Enrique Benech identifie en 2006 le lieu exact où se situait Pocitos, «sur l’avenue Coronel Alegre, entre les rues Charrua et Silvestre Blanco».

Benech poussera son enquête jusqu’à découvrir le point précis où Lucien Laurent marquera le premier but du Mundial 1930 d’une volée du pied droit. «Ce fut difficile car il n’y avait aucun registre officiel du plan d’urbanisation après la destruction du stade. Mais je me suis rendu à la municipalité de Montevideo et j’ai retrouvé des photos aériennes prises entre 1926 et 1929. En superposant ces dernières aux actuelles, j’ai pu identifier où se trouvait exactement le but», s’amuse-t-il aujourd’hui.

En France, Lucien Laurent n’a été honoré par la FFF qu’à la fin de sa vie. En Uruguay, deux monuments et quelques plaques commémoratives sont venus récemment rappeler que sous les pavés gisait la première page du grand livre de la Coupe du monde.