Il est l'homme le plus controversé de France, vedette, malgré lui, des «Guignols de l'info», brocardé chaque semaine par les dessinateurs du journal L'Equipe, imité par les chansonniers, sujet de discussion des dîners en ville parisiens et provinciaux.

Une situation qui dure depuis près de trois ans. D'autres auraient sans doute déjà craqué. Mais Aimé Jacquet résiste. Sans doute pour les mêmes raisons qui le propulsent poitrine en avant sous le feu des critiques: il n'est pas de ce temps. Il ne comprend pas, au sens littéral du terme: il n'arrive pas à intégrer les règles du football actuel. Dès lors, les pires remarques glissent sur lui. Il accumule les bourdes, la moins pitoyable ne résidant certes pas dans la désastreuse gestion humaine de sa sélection, avec le passage de 28 à 22 sélectionnés, en dix minutes, un vendredi soir à 22 heures…

Mais il récupère à chaque fois, ahuri que ses décisions et son fonctionnement provoquent tant de réactions négatives. Le croire stupide constituerait pourtant la pire erreur. L'homme Jacquet est un méticuleux, un lent, un passionné. Il aime le foot. Son foot, celui des travailleurs, des besogneux, des prudents. Il y a quelques années, dans le splendide domaine du Haillan, camp d'entraînement des Girondins de Bordeaux, il entamait immuablement sa journée par une longue promenade. Puis il retrouvait son bureau, portes ouvertes, et parlait «technico-tactique, percussion, occupation du terrain». Son jargon à lui, avant de revêtir un survêtement et d'aller placer lui-même les cônes de couleur délimitant le périmètre des exercices prévus ce jour-là.

Fils d'un modeste boucher forézien, il apprendra, à la dure, les réalités de la vie. De son apprentissage de fraiseur en métallurgie il conserve le respect des choses bien faites. D'où une humilité naturelle, non feinte, qui lui a fait accepter d'être, durant deux ans, l'adjoint de Gérard Houiller à la tête de l'équipe de France (1992-1994).

Bilan nuancé

Mais humilité ne veut pas dire manque d'ambition. Aimé Jacquet a toujours voulu devenir footballeur professionnel, puis entraîneur, et en 1985 déjà, il avouait, au détour d'une interview, qu'il terminerait volontiers sa carrière comme sélectionneur, en France ou ailleurs. Et le gamin Jacquet, pas franchement doué pour le football avec sa longue carcasse et sa lenteur de geste, va apprendre à utiliser sa technique simplement, à remplacer la vivacité par la précision des passes, va se forger, au travers d'une existence naturellement rude, un physique de marathonien, de stakhanoviste des pelouses. Joueur, il obtiendra cinq titres de champion de France (et deux coupes) avec son club, Saint-Etienne. A Lyon, il finira tranquillement sa carrière. Dans sa tête, il est déjà entraîneur.

Sa chance va venir d'un coup de pouce du destin, la disgrâce, en février 1976, de l'entraîneur titulaire des Lyonnais, Aimé Mignot. Lyon ne brille guère, mais Jacquet tire son épingle du jeu, lance quelques jeunes, dont Jean Tigana, repéré à Toulon. Une relation qui va servir quand Claude Bez, le sulfureux président de Bordeaux, à la recherche d'un technicien décide de l'engager. Echine souple, Jacquet pactise avec les patrons du jeu bordelais, Giresse, Tigana, Girard, puis Battiston. En huit saisons, avec, à chaque fois, le meilleur effectif du pays, il obtient trois titres de champion, deux Coupes de France, qualifie son équipe à deux demi-finales de Coupe d'Europe.

Bilan qu'il a pris l'habitude de glorifier et d'utiliser comme bouclier face aux critiques. Bilan nuancé, en fait: avec les moyens mis à sa disposition, on dira qu'il a assuré le minimum. Car déjà perce la réelle personnalité de l'entraîneur Jacquet: pour lui, «prudence est mère de vertu». Bordeaux va ainsi échouer face à la Juventus de Platini pour n'avoir pas osé bousculer son adversaire. Jacquet va se faire licencier par Bez. Il rejoint alors Montpellier, qui voulait monter une grosse équipe, avec notamment le duo Cantona-Paille. Jacquet, qui ne maîtrise rien, explose six mois plus tard.

Jacquet va ensuite échouer à Nancy. Dans tous les sens du terme. Puis, au chômage, il est accueilli dans l'encadrement de l'équipe de France, d'abord adjoint, puis titulaire du poste quand Houiller démissionne, après le pitoyable échec des qualifications au Mondial 94. Il est choisi par défaut, parce qu'il est là, en fait. Il accepte de travailler avec un salaire cinq fois inférieur à celui d'un bon entraîneur de club. Surtout, il demeure fidèle à sa stratégie: il abandonne les clefs du jeu à son capitaine, le rugueux Deschamps.

Deschamps, besogneux, petit roquet des pelouses, possède l'âme d'un patron et élimine très vite les stars comme Cantona ou Ginola. Jacquet soutient à fond cette stratégie: elle lui ressemble. Lui, le travailleur, n'a jamais apprécié les artistes. Le football, pour Jacquet comme pour Deschamps, c'est «serrer le jeu, restreindre les espaces, se couvrir». La notion de beau jeu les hérisse, ils ne jurent que par la «sériosité» et ne peuvent admettre qu'un footballeur défile pour un couturier. A l'Euro 96, la France, avec huit joueurs à vocation défensive, présente un jeu d'une absolue pauvreté, échoue en demi-finales face aux Tchèques.

Aujourd'hui, l'épreuve de vérité est arrivée. La France veut le titre de champion du monde. Jacquet, malin, a démissionné de son poste. D'une certaine manière il ne craint plus rien.