Coupe du monde 2018

En football, la révolution belge

Comment un pays de 11,5 millions d’habitants peut-il aligner sur la pelouse autant de talents que le Brésil? En bouleversant toutes les idées reçues pour mettre le football de base et le joueur au centre de toutes les attentions

Il y a six ans, l’équipe de Belgique était 66e au classement FIFA. Vendredi soir à Kazan (20h), elle regardera le Brésil les yeux dans les yeux dans le quart de finale le plus attendu de la Coupe du monde. Comment ce petit pays de 11,5 millions d’habitants peut-il aligner sur la pelouse autant de talents que le géant du football aux cinq étoiles de champion du monde? L’explication remonte au 19 juin 2000. Au stade Roi Baudoin de Bruxelles, la Belgique battue par la Turquie (2-0) sort piteusement au premier tour du Championnat d’Europe qu’elle co-organise avec les Pays-Bas. «Sportivement, c’était une catastrophe. Mais en termes d’opportunité, c’était fantastique!»

Depuis quelques années, Kris Van Der Haegen commence toutes ses conférences par cette phrase. Succès garanti. L’auditoire, comme le 1er février dernier celui du SwissTech Convention Center de l’EPFL où il était invité à un séminaire sur le coaching organisé par Inside Game, est prêt à écouter la suite. «Tout le monde était d’accord pour dire qu’il fallait changer quelque chose. Et tout le monde était prêt à entendre de nouvelles idées. Alors oui, c’était un moment fantastique!»

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Michel D’Hooghe, alors président de l’Union royale belge (KBVB), charge le directeur technique Michel Sablon de mener la révolution. Sablon s’entoure d’un petit groupe de formateurs, aucun grand nom, dont Kris Van Der Haegen, un ancien professeur de français («dans une région, le nord de la Belgique, où l’on déteste le français») qui travaille depuis l’âge de 16 ans dans le football de base. Van Der Haegen est aujourd’hui sélectionneur de l’équipe nationale féminine M19 et responsable de la formation des entraîneurs professionnels belges. Dans les cours qu’il donne, il enseigne à d’anciens grands joueurs et même à deux internationaux belges actuels. «Comme ils ne me connaissent pas, ils me demandent si j’ai été professionnel. Je leur réponds que oui, j’ai été un professionnel de l’apprentissage. Prof et coach, c’est le même métier: il faut transmettre.»

Remise à plat totale

Il faut d’abord définir l’enseignement, puis la méthode. La poignée d’hommes qui s’apprête à révolutionner le football belge fait le constat suivant: il faut développer le football de base. «Trop de gens font le contraire. Ils mettent de l’argent dans l’élite, mais c’est comme poser le toit d’une maison avant les fondations.» Toutes les fédérations des petits pays d’Europe occidentale ont fait le même calcul: le nombre de joueurs est trop faible pour se permettre d’en perdre de la base au sommet de la pyramide. Mais aucune n’est allée aussi loin que l’Union royale belge dans la manière d’intéresser les enfants au football, de leur permettre de s’y épanouir, de progresser et, petit à petit, d’acquérir des compétences.

Jusqu’à 17 ans, chaque joueur est obligé de jouer au moins 50% du match. On joue en quatre quart-temps. A chaque pause, tous les remplaçants doivent entrer en jeu

Les Belges ont tout remis à plat. «Nous avons créé des formats où tous les enfants peuvent avoir du plaisir. Ils ne veulent pas courir, sans quoi ils feraient de l’athlétisme; ce qu’ils veulent, c’est toucher beaucoup la balle, jouer librement, marquer des buts», explique Kris Van Der Haegen. Les tout-petits sont trop égocentrés pour faire des passes? Alors ils commencent par des jeux où chacun a son ballon. Puis ils jouent à 2 contre 2, 5 contre 5, sur des petits terrains, par groupes de niveau. Les matchs sont courts, on change souvent d’adversaires, personne ne perd 10-0. Il y a trois tailles différentes de but, on ne spécialise pas les gardiens. Dans certains clubs, les parents sont priés de rester à la buvette ou ont l’interdiction de crier des consignes aux enfants.

Avant l’âge de 14 ans, il n’y a pas de classement et les résultats ne sont pas communiqués. «Au début, c’était la catastrophe, se souvient Kris Van Der Haegen: les coachs se téléphonaient entre eux pour reconstituer un classement. Je leur disais: «Tu veux jouer pour le résultat comme Mourinho? Tu es sûr que tu veux risquer d’être viré après trois défaites?» Depuis, l’idée a fait son chemin. En Wallonie, ils ont même décidé, plutôt que de faire un match classique, d’inviter au moins trois clubs et de mélanger les équipes. Les enfants découvrent constamment de nouveaux partenaires, ce nouveau format a beaucoup de succès. En Belgique, le jeu est un outil pour développer le joueur.»

Le 4-3-3 pour tous

Les jeunes Belges ne commencent à jouer à 11 contre 11 qu’à 14 ans. Mais si un médecin atteste qu’un joueur de 14 ans a encore le corps d’un enfant de 12 ans, il peut jouer avec la catégorie qui correspond à sa morphologie. Les Belges appellent ça le taylor made coaching, l’entraînement sur mesure, adapté à l’évolution et au développement de l’individu. Jusqu’à 17 ans, chaque joueur est obligé de jouer au moins 50% du match. En Belgique, on joue en quatre quart-temps. A chaque pause, tous les remplaçants doivent entrer en jeu.

Jusqu’en M17, le résultat n’est pas prioritaire. Parce que la recherche de la victoire engendre la peur de perdre, et la crainte de prendre des risques. Et si l’on n'ose pas, on ne progresse plus

Sélectionneur de l’équipe nationale féminine M19

Dès qu’ils jouent à 11, les jeunes Belges évoluent en 4-3-3. Tous. Mandaté par la KBVB au début du processus de réforme, Werner Helsen, professeur au département de motricité et de neuroplasticité de l’Université de Louvain, étudie 1500 heures de matchs et établit que le 4-3-3 est l’organisation tactique qui permet le développement le plus complet pour chaque poste. Les entraîneurs reçoivent également pour mission de ne plus se focaliser sur le résultat mais sur la progression des joueurs. «Dans les tournois, nos coachs ont pour priorité d’apprendre et de progresser, affirme Kris Van Der Haegen. Ils doivent revenir d’une compétition non pas avec une coupe mais avec une idée nouvelle pour rapprocher les joueurs de l’équipe A. Jusqu’en M17, le résultat n’est pas prioritaire. Parce que la recherche de la victoire engendre la peur de perdre, et la crainte de prendre des risques. Et si l’on n'ose pas, on ne progresse plus.» Une fois par mois, les directeurs des centres de formation se réunissent et partagent leurs impressions.

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«La norme c’est le joueur, pas l’entraîneur»

Les joueurs qui vont défier le Brésil ne sont pas que les fruits de cette révolution belge. On ne planifie pas l’éclosion d’un Hazard, ni d’un De Bruyne, ni surtout de les avoir les deux en même temps. Presque tous ont accompli leur post-formation en France ou en Angleterre. Le système n’est pas parfait et Kris Van der Haegen le reconnaît implicitement: «Dans l’équipe nationale actuelle, cinq joueurs ont été éjectés des centres de formation. Mais ils ont rebondi et sont revenus, à 22 ou 23 ans. Thomas Meunier, qui joue au PSG, jouait en deuxième division il y a cinq ans. A 17 ans, on ne le jugeait pas assez bon. Dries Mertens a été chassé de Belgique parce qu’il était trop petit. Cinq ans après, l’entraîneur qui l’avait fait partir en deuxième division hollandaise [Georges Leekens] le sélectionnait en équipe de Belgique. En cinq ans, un joueur considéré comme inapte au football de haut niveau est devenu titulaire dans l’une des meilleures sélections du monde.»

Aujourd’hui, affirme-t-il, «ces erreurs ne se produisent plus». Les entraîneurs belges ont appris à être patients et à s’adapter aux joueurs «différents». La forte proportion de talents issus de l’immigration illustre cette ouverture d’esprit nouvelle. Pour l’Union royale belge, il n’y a pas de jeunes à problèmes; il n’y a que des situations particulières. «Souvent, le coach se considère comme la norme, observe Kris Van Der Haegen. Si le joueur ne suit pas, il est éjecté. Nous avons changé ça. La norme, c’est le joueur, et c’est l’entraîneur qui s’adapte. Alors peut-être qu’avec 15 joueurs, il doit trouver 15 clés pour ouvrir les 15 portes vers leur attention. Oui, peut-être… Mais c’est l’époque qui veut ça et c’est à nous de nous adapter.»

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