Les dirigeants de la Swiss Football League (SFL) n'en font plus mystère: ils veulent, dès l'assemblée générale extraordinaire qui se tiendra vendredi à Berne, imposer la pleine application des accords bilatéraux au sein des championnats suisses professionnels. Plusieurs clubs sont réticents. Ils préféreraient maintenir des systèmes de quotas de non-Suisses. «Nous ne prendrons pas le risque d'être traînés devant les tribunaux. Quelques affaires récentes ont suffisamment terni notre image», a répondu Edmond Isoz, directeur de la SFL (LT du 10.1.2004). La loi passera donc bien par le football suisse. Plus aucune barrière à l'emploi des joueurs communautaires ne sera tolérée dans la Super League et la Challenge League (ex-LNA et LNB). En parallèle, les Suisses ne seront plus considérés comme extracommunautaires dans les pays de l'Union.

C'est cet aspect-là que retient Tibert Pont, jeune joueur du Servette FC: «On peut espérer que, dans l'avenir, on soit moins considérés comme «les petits Suisses qui débarquent» dans les championnats étrangers, comme c'est encore le cas aujourd'hui.» Championne d'Europe en «moins de 17 ans» en 2002, la Suisse s'est bâti une réputation de bon pays formateur. L'appel d'air européen est une chance de promotion inespérée pour toute une génération de joueurs. Les clubs anglais, italiens ou français cesseront d'associer les Suisses aux problèmes administratifs pour ne voir en eux que leur talent.

Dans les années à venir, certains craignent que ces nouvelles dispositions ne réalisent la vision blochérienne d'un afflux massif de joueurs communautaires en Suisse. La formation, encore une fois, plaide contre cette idée: «Un bon système a été mis en place par l'Association suisse de football, relève l'ancien international Andy Egli. La plupart des clubs font confiance aux jeunes issus de ces sélections.» Dans l'immédiat, les équipes ne devraient pas profiter du fait que les Communautaires libèrent une place d'étranger pour en engager en grand nombre. «Je soutiens cette mesure. Elle m'aidera à attirer les frontaliers dans l'avenir, dit Marco Grassi, ancien joueur devenu président de club au Tessin. Mais pour cette saison, ce sera impossible: mes budgets sont bouclés.»

Les clubs suspectés sont d'abord ceux qui flirtent avec les frontières. «Ce n'est aucunement notre intention d'acquérir absolument des joueurs français ou allemands», jure Gigi Oeri, la mécène du FC Bâle. «Il n'y a qu'en théorie que l'engagement de joueurs non suisses est attrayant, renchérit Ivan Degli Carri, président de l'AC Lugano. Dans les faits, ils reviennent plus cher car il faut les loger et leur fournir une voiture.»

A ces frais, il faut ajouter des salaires. Et ils représentent la barrière la plus sûre contre un envahissement des terrains de football suisses par des hordes européennes. «Les footballeurs de division 2 française, dans le haut du classement, touchent plus que ceux de l'élite suisse, résume Pierre-Alain Gras, un agent de joueurs basé à Genève. Il y a actuellement 300 joueurs au chômage en France. L'un d'eux, à 36 ans, a récemment préféré rester en France plutôt que de jouer en Suisse pour 15 000 francs par mois.» «La différence de rémunération entre les clubs suisses et allemands peut facilement aller du simple au double», confirme Andy Egli, qui est revenu entraîner en Suisse après une expérience allemande. Pour une fois, c'est donc le niveau bas de ses salaires qui protégera la Confédération.

L'ancien international est un fervent défenseur de l'ouverture des frontières. «La concurrence, continue-t-il, a toujours amené à se remettre en question. Pas uniquement dans le sport; la réalité économique a forcé les Suisse à redescendre sur terre.» Il entrevoit pourtant des difficultés croissantes pour les joueurs suisses. «Il sera toujours plus difficile de s'imposer car pour les étrangers qui viendront, le football est souvent le seul vecteur d'ascension sociale, alors qu'en Suisse, on a de la peine à se surpasser.» Un entraîneur n'aura plus de scrupules à choisir entre un milieu de terrain suisse mais mou, et un demi agressif et suédois. Les salariés que restent les joueurs auront d'autant plus de mal à se faire entendre qu'ils ne sont pas organisés en syndicat, souligne Andy Egli.