Ce samedi 15 avril est une date très importante pour les clubs de football de Ligue nationale A et B. Tous auront reçu par pli recommandé un courrier de la Commission des licences. Et sauront ainsi s'ils peuvent participer au championnat 2000-2001. En cas de refus par cette première instance, les clubs pourront s'adresser à l'instance de recours: la commission d'appel de la Ligue nationale (LN). Depuis cette année, la troisième instance, le comité de grâce de la LN, n'existe plus.

Parmi les critères d'octroi de licence, la santé financière des clubs est essentielle. Or, elle n'est pas très bonne. Une grande majorité de clubs devrait toutefois obtenir le sésame. Parmi les recalés, très certainement, Neuchâtel Xamax (LNA) et les Young Boys (LNB). Avant cette date fatidique, nous avons rencontré Charles Berney, 56 ans, vice-président de la Commission des licences et membre de celle-ci depuis dix-huit ans. Passionné de football, il a œuvré dans plusieurs clubs de ligue inférieure, mais aussi au Servette FC. Pendant dix ans, à l'époque de Carlo Lavizzari, il a été responsable des finances du club «grenat». Expert-comptable, Charles Berney est aussi à la tête d'une société de révision et de conseil qui compte 50 employés.

Le Temps: En quoi consiste le travail de la Commission des licences?

Charles Berney: La Commission des licences est compétente pour se renseigner sur la situation économique d'un club – et le cas échéant de la SA à laquelle il est lié. Son rôle est de vérifier si le club a la capacité économique suffisante et si ses structures sont en règle. De facto, chaque membre contrôle 4 à 5 clubs. Comme il n'y a pas de normes, la Commission s'est créé des critères: l'endettement ne doit pas être supérieur à 200 000 francs pour un club de LNB et à 800 000 francs pour un club de LNA. La Commission a également une finalité éducative, en donnant des conseils aux clubs.

– Quelles difficultés rencontrez-vous?

– Quand on se réunit au mois de mars pour examiner des documents comptables, arrêtés au 30 juin et au 31 décembre de l'année précédente, les éléments que nous avons à disposition ont trois mois d'ancienneté. Nous statuons au 15 avril, alors que le tour final du championnat a déjà débuté. La Commission de recours va statuer en juin. Il y aura alors presque six mois entre le dernier état financier et le moment où la décision est prise pour qualifier le club pour la saison suivante. Il y a un problème de décalage. On part d'une saison écoulée pour donner une licence pour la prochaine saison, mais on ne sait pas au 30 juin quels seront les effectifs, les ressources financières, la composition des comités. C'est toujours une lutte contre le temps.

– Quelles sont les erreurs qui sont faites dans la comptabilité des clubs?

– Je pense que la comptabilité et la prévision financière ont pris un virage à 180 degrés. Il y a quinze ans, j'ai vu des choses fantaisistes, aujourd'hui c'est très professionnel.

– Pourquoi les clubs sont-ils aujourd'hui si endettés?

– Les recettes au guichet sont tombées, le vecteur publicitaire est moins attractif et les salaires ont pris l'ascenseur. De plus, les clubs ont imaginé se qualifier pour une Coupe d'Europe, deux tours de Coupe suisse ou encore de figurer dans le tour final. Finalement, ils ne le sont pas. Et puis il y a le côté irrationnel du football: l'entraîneur veut un joueur, puis un autre, il y a une escalade. Le football suisse vit beaucoup d'espoir.

– Et la situation n'est pas près de changer.

– Au contraire. Je suis interloqué par la dégradation de la situation financière des clubs et leur dépendance au mécène ou au sponsor qui s'agrandit d'année en année. Alors que le budget des dépenses reste très élevé pour essayer d'être compétitifs, il y a un écart qui se creuse entre les recettes – publicité sur le maillot, autour du terrain, recettes de match, supporters, donateurs – et les dépenses. Cela prend des proportions de plusieurs millions qui m'inquiètent. Le football suisse est lié de façon trop importante au mécénat. Ce n'est pas sain qu'un mécène mette plusieurs millions dans un club pour le soutenir à bout de bras. Qu'en est-il de la continuité du club?

– Dans ce contexte plutôt sombre, quelles sont les solutions?

– J'ai proposé deux choses. D'abord qu'on établisse un budget standard pour tous les clubs. Par exemple, 4 à 5 millions pour un club de LNA: tous les clubs qui disputent le championnat, hormis Yverdon-Sport, peuvent le tenir. Ensuite, le plafond salarial. Chaque club a une enveloppe de salaire: s'il veut engager trois vedettes, il les entoure de jeunes. Pour éviter des incidents, si un club veut dépasser cette enveloppe, il doit donner une garantie bancaire.

– Avec le nouveau règlement, vous pouvez également effectuer un audit après avoir reçu les comptes.

– Cela a été le cas pour Neuchâtel Xamax cet hiver (n.d.l.r. le club neuchâtelois affiche un endettement de quelque 3 millions de francs). Je pense que la Commission des licences fera de plus en plus usage de cet article du règlement.

– Si un club en difficulté sort un joker de sa manche à la dernière minute, accordez-vous la licence?

– Oui. Je ne peux pas la refuser et c'est là qu'il y a ambiguïté. Je dois statuer au mois de mars sur une décision qui peut se prolonger en cas de recours jusqu'en juin. Quelle serait la solution? Qu'on dépose une garantie financière à valoir sur le budget du prochain championnat, mais alors vous ne trouvez plus de présidents…

– Y a-t-il un meilleur système envisageable?

– Le système français. En France, on a introduit une permanence du contrôle. Il n'est pas effectué au mois de mars, mais en continu. La DNCG (Direction nationale de contrôle de gestion), en plus des documents du budget, du bilan, de la clôture intermédiaire, exige un plan d'entreprise, un scénario de crise. Elle demande aux commissaires aux comptes (n.d.l.r. réviseurs en Suisse) qu'ils attestent le budget. Arrêtons de nous limiter à des documents du passé, mais demandons aux dirigeants – même si c'est difficile – de penser au futur.

– A vous entendre, le football suisse connaît un passage difficile.

– Je doute que le football suisse ait les moyens d'organiser un championnat professionnel. Je pense plutôt qu'on doit rester un pays formateur et se calquer sur la Norvège ou le Danemark avec une organisation semi-professionnelle. Si on veut imiter les grands pays européens, on va connaître des situations financières de plus en plus difficiles. Ces deux prochaines années sont un virage important pour le football suisse.