Le football suisse reprend le chemin des stades, mercredi, à l'enseigne d'un nouveau championnat vaillamment baptisé «Super League». Au-delà de quelques coquetteries d'ordre dialectiques, l'enjeu n'est pas négligeable. Dix clubs, au lieu de douze, formeront un gotha hétérogène, dernier bastion d'un professionnalisme autoproclamé.

Dans un premier temps, le concept est né d'une volonté unanime d'abolir la barre. Cette course à la huitième place condamnait les clubs à des résultats rapides, entre juillet et décembre, pour obtenir le droit de convoiter le titre au printemps. Tous ne l'ont pas géré avec sang-froid. De dépenses impulsives en recrutement aléatoire, le spectre de la barre a encouragé une prise de risque aux conséquences tragiques, principalement en Suisse romande où, durant de longues années, les clubs ont vécu de la seule prodigalité des barons de l'immobilier.

Avec le retour à une formule classique, les clubs sont invités à travailler dans la durée. Sous-entendu: à développer une assise en rapport avec leur tissu économique. Désormais, la LN marque une distinction claire entre la compétition et la formation; la première circonscrite dans la Super League, la seconde dévolue à la Challenge League (ex-LNB).

Mais la réforme cache aussi quelques desseins inavouables. C'est du moins l'avis de nombreux techniciens, convaincus que la suppression de la barre est prétexte à assouvir un vieux fantasme: une ligue vaguement élitiste de dix clubs, voire huit dans un proche avenir. Or, cette grande idée bute sur des réalités implacables.

Dans l'absolu, la Super League aurait dû regrouper les principales agglomérations du pays, soit favoriser les clubs qui reposent sur un bassin de population suffisamment étoffé pour entretenir quelque velléité de carrière européenne. Tel était le secret espoir des instigateurs, mus par une logique financière ou, comme certains les en soupçonnent, par un impérialisme primesautier. Pourtant, la Super League naît avec un fort accent provincial. Wil, Thoune et Aarau, pour ne citer qu'eux, y perpétuent un football bucolique, non dénué de charmes mais fort éloigné du concept originel. «Il est vrai que, lorsque nous avons jeté les bases d'une ligue professionnelle, nous ne l'avons pas exactement imaginée sous cette forme», admet Edmond Isoz, directeur de la Ligue nationale (LN).

Encore faut-il s'entendre sur le sens du terme professionnalisme. Dans plusieurs clubs, les salaires moyens, aujourd'hui, ne dépassent guère les 5000 francs. Des joueurs assignés aux tâches secondaires avouent même un revenu mensuel de 2500 francs à Young Boys, Zurich ou Saint-Gall. Quant à la stratégie sportive et commerciale, elle relève moins de la démarche étudiée que du système D.

Indépendamment des structures, les clubs, dans une large majorité, vivent sous l'égide d'un mécène dont ils dépendent totalement. Sans Gigi Oeri, riche héritière du groupe pharmaceutique Ciba, le budget du FC Bâle serait réduit de moitié. Il en va de même pour Grasshoppers, sans les banquiers qui défilent à son chevet, ou Zurich, maintenu en vie par les 5 millions annuels que lui alloue Sven Hotz, son tuteur depuis dix-huit ans. «Le mécénat est une constante du football en Europe», relève à juste titre Edmond Isoz.

Au-delà de l'axe Bâle-Zurich, la Super League arbore un ventre mou aux contours imprécis, dont la compétitivité varie au gré des fluctuations hasardeuses de leur budget. Cruelle est la réalité de ces clubs arrivés au stade ultime du désespoir, obligés de s'en remettre à d'obscurs hommes d'affaires étrangers. Cruelle est la réalité du passage en coup de vent du Français Michel Coencas, milliardaire en mal d'utopies, à la tête du Servette FC, parce qu'il «avait un peu de temps» et parce que «l'on trouve en Suisse des clubs de première division pour le prix d'un international ukrainien»! Il est peu question, ici, de professionnalisme conceptuel, mais bien de débrouillardise.

Tous les clubs remplissent pourtant le cahier des charges imposé par la Super League. Infrastructures, formation, diplômes des entraîneurs, transformation en société anonyme dès 2004: l'élite atteint un certain niveau d'exigence. Mais du fantasme à sa concrétisation pragmatique, la LN a dû adopter une nécessaire mansuétude. «Nous devons tenir compte des réalités de notre pays, expose Edmond Isoz. Nous n'exigeons pas un budget minimum ou un personnel administratif employé à plein-temps; ce serait absurde. Nous fixons des conditions-cadres. Après, si un club parvient, grâce à ses compétences et à sa bonne organisation, à rester professionnel avec un budget de 3,5 millions, tant mieux.»

Dans sa quête d'excellence, comme elle l'a déjà réussi dans le domaine de la formation, la LN franchit un nouveau palier. En réduisant l'élite, en augmentant la fréquence des matches à caractère événementiel, elle souhaite assurer l'intérêt, l'intensité, et un certain standing. Sans oublier les recettes et les droits TV…

Cette logique, fût-elle commerciale, n'est pas sans risque. Une lassitude pourrait naître de la répétition des matches «porteurs». La diminution du nombre de postes de travail en élite devrait engendrer une hausse du chômage. Enfin, en se coupant des régions que la Super League délaisse, le football suisse souffrira de la désaffection d'une jeunesse que d'autres sports ont appris à courtiser. La Challenge League est désignée comme une antichambre, mais, à bien des égards, elle pourrait aussi devenir un cimetière des éléphants. «Les footballeurs sont parfois comme les artistes: certains croient qu'ils ont du talent, d'autres en ont, plaide Edmond Isoz. Avec cette formule, une sélection naturelle s'opérera relativement tôt, qui orientera les jeunes vers une carrière adaptée.» Mais cette scission ne sera-t-elle pas fatale aux talents moins précoces?

La Super League aspire également à mieux vendre l'image du football suisse, ce en quoi elle pourra compter sur le soutien du FC Bâle et de l'équipe nationale. Le débat de fond, en somme, repose sur une question désespérément classique: notre pays a-t-il les moyens de s'offrir une ligue professionnelle? «Si nous appliquions les lois du marché au football, nous n'aurions que deux ou trois clubs de pointe plus ou moins viables. Mais si nous renonçons au professionnalisme, notre football sera rayé de la carte», murmure un membre du groupe de travail.

La formule n'a pas la prétention d'être idéale, et ses concepteurs même doutent qu'elle ait une longue espérance de vie. Le problème, en vérité, est extrêmement complexe. Il tient dans le fragile équilibre entre le nombre de matches à atteindre, le potentiel économique et l'ambition sportive. A ces réalités domestiques s'ajoutent les profondes mutations liées à l'arrêt Bosman, aux accords bilatéraux dans une Europe élargie, et à l'irrésistible montée en puissance du football des clubs, exalté par la Champion's League, où la notion de passeport tombe en désuétude…

Dans ce contexte, les réformes entreprises par la LN peinent à occulter d'autres enjeux, plus conséquents. Subsiste la question fondamentale de l'identité du football suisse, de sa vocation et de sa place dans la nouvelle donne géopolitique. En clair, de ce qu'il est vraiment et de ce qu'il voudrait être.