Les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Les souvenirs et les Clásicos aussi. Il y en aura pas moins de cinq en Europe le 24 octobre, pour le dernier dimanche avant la Toussaint. Par ordre d'apparition: Barça-Real Madrid à 16h15 en Espagne, Ajax-PSV Eindhoven à 16h45 aux Pays-Bas, Manchester United-Liverpool à 17h30 en Angleterre, OM-PSG à 20h45 en France et Inter Milan-Juventus à 20h45 en Italie. 

Si l'amateur de football peut se réjouir (ou se maudire s'il n'a ni abonnements multiples ni don d'ubiquité), l'esprit curieux a de quoi s'interroger. Comment expliquer une telle concomitance? Que les affiches les plus excitantes des grandes ligues européennes soient presque toutes - il manque Bayern Munich-Borussia Dortmund, Celtic-Rangers et Benfica-Porto, pour des raisons qui seront évoquées plus loin - programmées le même jour ne peut être un simple hasard... L'explication peut simplement être résumée de la façon suivante: toutes les ligues font le même calcul et aboutissent au même résultat.

A relire: Liverpool et Manchester, rivalité éternelle

Dans chaque pays, les programmateurs sont des joueurs de cartes qui s'efforcent d'abattre leurs atouts à bon escient. Quel est le meilleur moment pour placer un Inter-Juve? La question n'est pas différente de celles que se posent les éditeurs ou les studios de cinéma, deux secteurs de l'industrie du divertissement (le football en tant que spectacle télévisuel payant appartient à cette catégorie) où l'on constate également de très fortes concentrations de sorties attendues sur des périodes très courtes.

Ni trop tôt ni trop tard

Pour définir cette période concernant le football, un premier niveau de réflexion évacue vite les premières journées de championnat (trop prématuré) ainsi que les dernières des matchs aller (risque qu'il n'y ait plus d'enjeu). On oublie donc les mois d'août et de septembre. On joue ce week-end la neuvième journée en Italie et Angleterre, la dixième en Espagne et aux Pays-Bas, la onzième en France (qui a repris une semaine avant l'Angleterre et l'Espagne, deux semaines avant l'Italie).

Il faut ensuite trouver une date qui ne soient pas trop proche des compétitions internationales (Ligue des champions, rencontres qualificatives des équipes nationales). La dernière fenêtre pour les matchs qualificatifs pour la Coupe du monde 2022 a bloqué la première quinzaine du mois d'octobre. Mais octobre est considéré dans la plupart des pays d'Europe comme un très bon moment pour le sport à la télévision: il fait assez frais pour rester devant sa télé alors que les conditions de jeu (pelouse, météo) sont encore bonnes pour permettre un bon spectacle (on évitera donc a contrario décembre dans les pays où l'hiver est rigoureux). 

A relire: Equinoxe de printemps, le sport au zénith

Par déductions et éliminations, la deuxième quinzaine d'octobre s'impose assez naturellement comme un passage obligé. Une sorte de 15 août des Clásicos. «Cette concomitance du 24 octobre est probablement le fruit à la fois d'une analyse, et aussi un peu du hasard», estime le mathématicien Julien Guyon. Cet analyste quantitatif, professeur associé aux départements de mathématiques de l’Université de Columbia et de NYU, est un amateur de football. Il tient une chronique pour Le Monde où il lie ces deux univers. «Cette question de la programmation des matchs est assez complexe, explique-t-il par email. Cela relève de ce qu’on appelle la recherche opérationnelle ou l’optimisation, et en particulier la «programmation entière». Le but est de satisfaire le maximum de souhaits (diffuseurs, clubs, pouvoirs publics) et diverses contraintes (alterner matchs à domicile et à l’extérieur autant que possible, minimiser ce qu’on appelle le carry-over effect).»

Un casse-tête avec des milliers d'options

Il y a bien longtemps que les calendriers des ligues professionnelles ne sont plus le résultat d'un tirage au sort intégral. Il y a trop d'intérêts, d'enjeux, de demandes particulières. Un calendrier doit tenir compte d'éléments purement sportifs (matchs à domicile et à l'extérieur, si possible en alternance), de critères commerciaux (les demandes des télés), des desiderata des clubs (dates anniversaires, périodes creuses), de contraintes extérieures (stade loué pour un concert, Oktoberfest, etc), de demandes spécifiques (à Zurich, la police ne peut pas gérer les supporters du FC Zurich et ceux de Grasshopper dans le même week-end).

Tout cela se prépare donc très à l'avance. «Entre la mi-mai et la mi-juin, afin de prendre en compte les montées, les descentes mais aussi les clubs qualifiés en Coupes d’Europe pour la saison», détaille Elsa Gueroult, chargée de communication à la Ligue de Football Professionnel (LFP) à Paris, qui ne cache pas l'influence des diffuseurs dans la programmation de la Ligue 1. «Le premier critère à prendre en compte est le «Top 10», un lot commercialisé correspondant aux dix plus belles affiches de la saison. Le diffuseur détenteur des droits du Top 10, ici Prime Video, choisit dix matchs qu’il positionne à dix dates. La LFP a l’obligation de lui garantir que quatre de ces dix matchs seront fixées aux dates correspondant à ses choix mais l’objectif bien sûr demeure de satisfaire au mieux le diffuseur et d’aller au-delà des quatre dates garanties contractuellement.»

Il n’existe pas de concertation au niveau européen entre les ligues dans l’établissement du calendrier des matchs d’une saison

Le service communication de la LFP

La LFP confirme «faire appel à un prestataire et utiliser un algorithme précis» pour établir son calendrier. L'un des leaders du secteur est la société canadienne Optimal Planning Solutions, à Vancouver, qui travaille avec une trentaine de ligues sportives, dont la NFL (football américain), la MLB (baseball) et diverses ligues européennes de football. «Il y a plus de combinaisons de calendriers de la NFL qu'il n'y a de grains de sable sur la planète», assurait Rick Stone, l'un des fondateurs, au média Global News, le 29 mai dernier. Sa société, qui a remporté l'appel d'offre de la NFL devant KPMG ou la NASA, fait tourner trois à quatre mille processeurs 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pendant quatre mois, pour cracher le calendrier parfait. Celui qui proposera chaque semaine le meilleur match au meilleur horaire.

Ces dernières années, plusieurs ligues ont tenté de déplacer leur match-vedette près de Noël pour essayer d'implanter une tradition locale du Boxing Day anglais. En 2017, un match Real-Barça, connu comme «le Clásico de Navidad», s'est joué un 23 décembre. L'expérience a fait long feu mais elle perdure au Portugal, où Porto-Benfica aura lieu le 29 décembre prochain. Pas de Boxing Day possible en Allemagne où les clubs respectent une longue pause hivernale, alors la Bundesliga a-t-elle fixé Dortmund-Bayern au 4 décembre après avoir calé ces cinq dernières saisons son Klassiker entre le 4 et le 19 novembre.

Et la concurrence internationale?

En Suisse, si Servette-Sion est bien programmé ce dimanche (16h30), le match au sommet de la Super League Young Boys-FC Bâle n'aura lieu que le 20 novembre. En fait, un Bâle-YB a déjà eu le 29 août au Parc St-Jacques (1-1). Mais la date a moins d'importance pour les dirigeants de la Swiss Football League car toutes les équipes se rencontrent quatre fois dans la saison. En 2017, YB-Bâle fut même l'affiche de la première journée, un 22 juillet (2-0), avec une grande incidence sur le basculement du rapport de force. La situation est assez similaire en Ecosse, un championnat à trois tours plus des play-off, qui a déjà vu cette saison les Rangers battre le Celtic (1-0), le 29 août.

Mais dans un contexte de concurrence globalisée du marché de l'attention de l'offre sportive, programmer Barça-Real en même temps que Manchester-Liverpool résulte-t-il de la meilleure pesée d'intérêt possible? «Il n’existe pas de concertation au niveau européen entre les ligues dans l’établissement du calendrier des matchs d’une saison», nous confirme la LFP, alors que European Leagues, l'association des ligues professionnelles européennes de football, refuse de s'exprimer sur le sujet.

Ce genre de coïncidences a donc toutes les chances de se reproduire, au moins tant qu'Arsène Wenger ne mettra pas à exécution son projet de réforme du calendrier international. Le même phénomène existe dans les sports américains, et porte un nom: l'équinoxe sportif. Il ne réunit pas diverses grandes affiches mais marque simplement le jour où les quatre grandes ligues sportives aux Etats-Unis (football américain, baseball, basketball et hockey sur glace) jouent en même temps. Le 21 octobre dernier, il y avait à la fois des rencontres de NFL, de MLB, de NBA et de NHL. Pour la première fois de l'année et seulement la 25e fois depuis 1971. Presque toujours en automne, la belle saison du sport.

A relire: Les quatre saisons sportives du sport américain