Thierry Henry ne sait pas qu'autrefois Saint Albanes s'appelait Verulamium, et que la ville servit de base aux troupes romaines de Jules César pour tenter de conquérir sans succès la Calédonie (Ecosse). Mais il s'en fiche. Aujourd'hui, à Saint Albanes, on est célèbre quand on est footballeur, pas décurion. C'est ici, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Londres, que l'équipe d'Arsenal vient se réfugier à la veille des grands matchs, dans le club très privé de Sopwell House.

Gazon anglais, tonnelles victoriennes et puissantes automobiles décapotées sous le soleil d'automne, l'endroit exsude la richesse insensée de la Premiership, la première division anglaise. Et puis il y a cette foule de toubibs, attachés de presse et gestionnaires en tout genre, aux petits soins pour des joueurs que les journalistes sportifs anglais, cravatés pour la plupart, questionnent comme on interviewe, ailleurs, les hommes politiques.

Arrivé début août à Arsenal en provenance de la Juventus de Turin, l'attaquant français Thierry Henry vit encore dans une chambre d'hôtel à Sopwell House et affiche un moral d'acier depuis qu'il marque à nouveau. Il dit sa joie d'avoir retrouvé à Londres Arsène Wenger, l'homme qui le jeta dans le bain du professionnalisme à Monaco voilà cinq ans. Henry se dit tellement séduit par le public anglais qu'il envisage de «rester cinq ans» en Angleterre. «Ici, ce sont vraiment des supporters. Ils respectent le joueur, ils comprennent que tu es humain. Après la défaite contre Manchester, ils étaient debout et nous applaudissaient. En Italie, ils t'insultent, ils veulent te frapper.»

De ces six mois à la Juventus, le jeune Antillais regrette surtout les pâtes. Pour le reste, «en Italie, les gens se regardent les chaussures pour voir la marque. Ici, chacun fait sa vie, personne ne te juge. Quand je me promène à Leicester Square, je suis tranquille».

Pour ce qui est du calcio transalpin, le jeune champion du monde se souvient qu'il était «attendu comme le Messie, parce que la Juve n'allait pas fort». Remplaçant la plupart du temps, Henry ne gardera pas un souvenir impérissable de son passage dans le Piémont. Il pense désormais que «c'est beaucoup mieux d'arriver dans une équipe qui tourne», dirigée de surcroît par une vieille connaissance. «Arsène (Wenger), c'est quelqu'un que je respecte beaucoup. Il ne crie jamais, il ne craque jamais, il n'est jamais énervé.»

Anelka oublié

Quant à savoir s'il sera régulièrement titulaire avec Arsenal, ce n'est pas un souci, car, «avec autant de matchs à jouer, championnat, Ligue des champions et Coupe d'Angleterre, il n'y a pas vraiment de titulaires». D'ailleurs, à Arsenal, l'attaque, comme les autres lignes, est interchangeable, sans que sa qualité en soit affectée. Arsène Wenger dispose d'un fameux quintette de chasseurs de buts, entre les Néerlandais Bergkamp et Overmars, Thierry Henry, le Nigérian Kanu et le Croate Davor Suker.

C'est justement en associant, pour la première fois depuis le début de la saison, Henry et Suker, qu'Arsène Wenger a pu respirer. Entrés en jeu à vingt minutes de la fin du match contre les Suédois d'AIK Solna, le 23 septembre dernier, les deux attaquants ont permis à Arsenal de vaincre in extremis la malédiction de Wembley – le stade qu'Arsenal n'utilise que pour ses matchs européens, parce que sa capacité est deux fois supérieure au terrain traditionnel de Highbury. La saison dernière, les «Gunners» n'avaient en effet pas réussi à battre le Dynamo Kiev, les Ukrainiens égalisant à la dernière minute. Puis une défaite contre Lens avait enterré leurs illusions en Ligue des champions.

Cette année, le club du nord de Londres est mieux parti, grâce notamment à Thierry Henry, «l'homme qui vaut 10 millions de livres», comme le surnomme la presse anglaise, histoire de rappeler au bonhomme qu'à ce prix-là, il lui est recommandé de trouver le chemin des filets adverses régulièrement. Les Catalans de Barcelone sont prévenus: dix semaines après son arrivée à Arsenal, Thierry Henry a presque déjà fait oublier Anelka. Diva avant l'heure, ce dernier fait banquette au Real de Madrid et a perdu sa place en équipe de France, au moment même où Thierry Henry s'apprête à rejoindre les «Bleus» après une longue éclipse.