Au hockey, l’entraînement du samedi matin tient plus de l’ablution que de la dernière séance tactique. Les corps sont modelés, rodés à l’enchaînement des matchs et habitués à emporter sur la glace les stigmates du combat de la veille ou – et c’est souvent même plus douloureux – de l’avant-veille.

Lausanne a joué lundi (victoire sur Langnau), jeudi en Coupe (défaite contre Kloten), rejoue samedi puis dimanche contre Genève Servette. Premier match samedi 19h45 aux Vernets, le second dimanche 15h45 à Malley. Une curiosité pour le public, une routine pour ces stakhanovistes du sport que sont les hockeyeurs. «On l’a déjà fait début décembre avec un déplacement à Davos le samedi soir. Et juste avant les Fêtes, on a joué trois fois en quatre jours», rappelle le défenseur du LHC John Gobbi.

«Tuez les Grenat»

Cette fois, c’est un peu différent car un double derby est au programme. Alors au cas où leur équipe l’aurait oublié, quelques fanatiques du LHC ont égayé l’entraînement du samedi matin de deux banderoles sprayées à la hâte: «Cette belle saison ne sert à rien / Si vous perdez contre ces chiens», puis «Ce week-end c’est la guerre… / Tuez les Grenat et rendez-nous fiers». On frôle l’alexandrin mais les supporters méprisent les règles de la versification classique autant que quelques détails historiques: sept au moins de leurs préférés ont porté le maillot honni, à une époque où les deux clubs étaient dirigés par le même duo (Hugh Quennec et Chris McSorley).

Le soir aux Vernets, la police stationne les trois cars blancs aux plaques vaudoises juste sous le carré de tribune qui leur est réservé. Arrivés plus d’une heure avant le match, les fans lausannois ne verront de Genève qu’un bout de bitume où écraser leur mégot, entre le car et la patinoire. Tandis que les Lions sont dans leur cage, l’avant-match déploie son folklore dans une forte odeur de fondue. Un cocktail fait de Pom-pom girls, de Cé qu’è lainô (exécuté au saxo par un ado) et d’aigles (à plumes, à fourrure et gonflable). Dans ce joyeux barnum, le match débute sans ce que l’on s’en rende réellement compte et de nombreux spectateurs regagnent leur place vite fait, ticket dans une main et bière dans l’autre ou badge autour du cou et assiette de petits légumes à tremper dans une sauce, selon la catégorie du siège. Le hockey suisse est une économie de niche mais qui tourne à plein régime.

Dix premières minutes emballantes

Les dix premières minutes sont les plus emballantes du match, ce que l’on ne constatera que bien plus tard. Un contre permet à l’Américain Jim Slater d’ouvrir la marque pour Genève Servette dès la 5e minute. Il ne faut que trois minutes à Eric Walsky pour égaliser. Ça sera tout, malgré une grosse pression genevoise, 14 supériorités numériques, un penalty de Romain Loeffel (Servette) détourné par Cristobal Huet et deux tirs sur la barre transversale de Johan Fransson (Servette) durant la prolongation.

Le temps de refaire la glace (intermède assez laborieux, la lisseuse laissant échapper plusieurs tas de neige), il est déjà 22h15 lorsque l’affaire se règle aux tirs au but. Sans Cody Almond (blessé aux côtes) et sans une partie des 6746 spectateurs, qui dégoulinaient vers les issues dès la fin du deuxième tiers déjà. En hockey, ce qui compte, c’est l’ambiance, plus que le résultat.

Nous ne jouons pas mal mais nous ne marquons pas assez.

Enfin, pour le public. Parce que les joueurs font très bien la différence entre victoire et défaite. Battus sur le fil (Walsky a marqué le tir au but décisif), les Servettiens rentrent précipitamment au vestiaire, têtes basses, visages fermés. Huitièmes avant ce premier derby, ils doivent désormais aller à Malley dimanche en position de non-qualifiés pour les play-off. «C’est frustrant, enrage le défenseur Jonathan Mercier. Nous ne jouons pas mal mais nous ne marquons pas assez. Rejouer tout de suite permettra de ne pas gamberger. Il faudra mettre plus d’intensité, créer plus de trafic devant leur but.»

Côté lausannois, cette cinquième victoire consécutive n’autorise aucune euphorie. Le couloir du vestiaire ressemble au hall de l’aéroport de Cointrin. Le staff matériel s’active, court presque pour charger de lourds sacs noirs dans la soute du car. Les joueurs, en baskets et en bonnet de laine, répondent à la presse ou mangent un plat de pâtes. John Gobbi, sept saisons à Servette, fait la bise à l’épouse de Chris McSorley puis détaille sa fin de soirée: «Se doucher, se faire masser, manger. On va partir vers 23h15», pronostique le Tessinois.

Je vais faire quelques étirements en rentrant. Avec l’âge, il n’est pas facile d’enchaîner les matchs

Pas d’arrivée prévue à Malley avant minuit. Le gardien Cristobal Huet, qui habite Villars, dormira à Lausanne. Mais il n’est pas encore couché. «Je vais faire quelques étirements en rentrant. Avec l’âge, il n’est pas facile d’enchaîner les matchs», explique le vétéran français (41 ans). Dimanche, les joueurs du LHC ont rendez-vous à la patinoire deux heures avant le coup d’envoi. Programme libre le matin. Pas de décrassage, ce qui laissera peut-être une chance aux gants et aux sous-vêtements de sécher. Le prochain match est dans 17 heures.

La température extérieure n’est pas loin d’atteindre les – 10. Caban de marin, barbe de hipster et sac de hockeyeur, Eliott Antonietti sort en relevant son col. Surnuméraire, il n’a pas joué. «Tu vas à Lausanne demain?», demande un quidam. – «Je joue avec Ajoie», répond sans entrain le grand défenseur en manque de temps de jeu.

But du K.O. pour Servette

L’amateur de hockey, lui, est un chanceux qui ne se demande pas où il sera le week-end. Son équipe joue forcément au moins une fois à domicile. Mais le match du dimanche après-midi est plutôt rare. «C’est assez inhabituel mais j’aime bien, reprend John Gobbi. Le public est plus familial, les enfants peuvent venir.» Le LHC compte tout de même sur la ferveur de Malley pour surmonter la fatigue.

A l’heure de la balade dominicale, ils sont des milliers à converger vers la patinoire. Il y a beaucoup d’enfants en effet, maillots trop amples tombant sur les genoux. A mesure que l’on s’approche, la foule devient un fleuve humain, conscient de sa force. Deux jeunes se demandent s’il n’y a pas là la plus belle ambiance de Suisse. «Il y a quand même Berne…», objecte l’un. «C’est plus grand mais pas forcément plus bruyant», répond l’autre.

Par rapport à la veille, ça sent plutôt la saucisse, les supporters genevois qui ont fait le déplacement tiennent dans trois voitures et les équipes ont changé de couleur: Lausanne (qui a perdu Déruns, blessé, au réveil) joue en rouge, Genève en jaune. Le match, lui, ressemble à celui qui a précédé, en un peu plus ouvert, fatigue oblige. Genève Servette ouvre le score (Yoan Massimino, 14e). Les Genevois résistent bien à 4 contre 5 puis jouent de malchance: parti en contre, Nathan Gerbe trouve la barre transversale de Huet. Sur l’action suivante, Jannik Fischer égalise (1-1, 18e).

Semaine à trois matchs

Le même scénario se reproduit dans le tiers médian: but rapide de Servette (23e, Tim Traber, 1-2) qui ne tient son avantage même pas deux minutes (25e, Philippe Schelling, 2-2), puis les deux camps se neutralisent. Juste avant que ne débute la dernière période, plusieurs joueurs genevois s’étirent longuement sur la glace. Lausanne fait finalement la décision à dix minutes de la fin sur une superbe action collective conclue par Froidevaux (3-2). Genève Servette donne tout, sort son gardien dans les dernières secondes mais encaisse le but du K.O, à nouveau d’Eric Walsky (4-2).

Mâchoires crispées, Chris McSorley tente de rester positif. «Je continue d’y croire. Nous avons beaucoup de ressources morales», affirme le coach genevois. Tant mieux, parce que les ressources physiques sont pas mal entamées alors que, dès mardi, une semaine à trois matchs succédera à cette semaine à quatre matchs. «Trois, ça va. Quatre, ce n’est pas humain», assure McSorley, conscient que le style très énergique de son équipe n’est pas le mieux adapté à la situation.

Le LHC, lui, est presque en vacances: pas de match avant vendredi et une journée entière de congé lundi. Au Tour de France, la journée de repos, c'est souvent traître. «C’est vrai, sourit le gardien Cristobal Huet, il nous faudra des exercices spécifiques pour remettre la machine en route mardi. Mais la tête a vraiment besoin de souffler un peu.»