Aux Mondiaux de Barcelone, Ian Thorpe écrit son CV en lettres d'or – trois nouveaux titres – et exhibe ses pectoraux en prime time. Il est beau, il est énigmatique, il est affable. Tout pour plaire. A ses heures perdues, l'Australien professe le goût de l'effort aux cadres d'entreprise, pour la modique somme de 37 000 francs la séance. Thorpe, 20 ans, est riche à millions. Il incarne la quête d'idéal d'une corporation de smicards et de laborieux, le symbole d'une natation qui apprend à vivre avec son temps. Avec la médecine, la haute technologie, et le glamour; tribus à la modernité triomphante…

Thorpe s'est forgé un compte en banque à la force du jarret. Le labeur et l'argent du labeur. Chaque matin, son réveil sonne à 4 h 17 pile. Le colosse rudoie son quintal, bondit dans ses souliers pointure 53, puis s'en va avaler ses vingt kilomètres quotidiens, entrecoupés de jogging, de yoga, de douches chaudes et froides. Il est un compétiteur-né, prisonnier de ses propres exigences, d'une fascination immodérée pour les Jeux olympiques, les titres et les records. La seule faute de goût tient dans ce sobriquet disgracieux, «Thorpedo», la torpille, que l'Australien doit en partie à ses battements de pieds et aux opinions qu'ils soulèvent. «Dans son sillage, on a l'impression de se retrouver dans une machine à laver, ou de nager dans l'océan», a remarqué le Sud-Africain Rik Neethling.

Ian Thorpe nageait à l'âge de 5 ans déjà, avant qu'une allergie au chlore ne l'écarte de sa glorieuse destinée. Trop gauche pour le cricket, le costaud a vite replongé, puis surmonté en silence, la mâchoire serrée, les migraines qui le tourmentent depuis l'âge de 10 ans. Six médailles d'or aux Mondiaux de Fukuoka, en 2001, trois autres à Barcelone, le hissent parmi les plus grands nageurs de l'histoire. «Je crois que je suis différent des autres», observe-t-il avec pudeur…

Mieux que quiconque avant lui, Thorpe fait commerce de ses aptitudes. Une garde prétorienne veille sur sa prospérité. Don Talbot, son mentor, organise de fausses interviews pour lui apprendre à répondre aux questions sottes des journalistes. Une dizaine de personnes, dont sa sœur, sont employées à plein-temps pour vendre son image, notamment sur le continent asiatique. Son sourire de dragueur de plage et son quintal vigoureux tapissent les murs des villes australiennes, où ils éclipsent le regard meurtrier de Lleyton Hewitt. Pour autant, Thorpe continue de s'entraîner dans son club de quartier, parmi les sans-grade et les enfants. Une star propre, bien sous tout rapport; n'étaient ces obscurs soupçons de dopage qui enflent avec son physique. Mais l'Australien laisse courir les rumeurs, sûr qu'elles finiront bien par s'essouffler. Et même avant lui, si ça se trouve.

Aux Mondiaux de Barcelone, Pieter van Hoogenband a perdu trois kilos en deux jours, frappé par un virus. Il a terminé deuxième du 100 m, hier soir, derrière le «vieux» Popov et devant Thorpe. Mais à 25 ans, le double champion olympique n'a pas le temps de déprimer. «Il me reste trois ans à nager. Après, je regarderai en arrière.» «VDH» est pressé. Né d'une mère nageuse et d'un père joueur de water-polo, aujourd'hui médecin du PSV Eindhoven, il a gâché quelques années dans une relation platonique avec le football. «Je voulais pratiquer un sport d'équipe. Puisque je n'étais pas assez bon, ma mère m'a poussé dans une piscine…»

«VDH» fut aussi un fêtard impénitent. Aux Jeux d'Atlanta, imbibé de canettes excessives, il a pris 8 kilos en trois semaines. Mais le dilettante dégingandé a fini par comprendre que le talent sans le travail n'est qu'une sale manie. En un temps record, sinon suspect, son nom est devenu célèbre – et redouté de tous les commentateurs assignés au récit de ses performances… Van den Hoogenband tel qu'en lui-même: une gueule d'ange, de l'aménité, une charité chrétienne, et de brillantes études de médecine. Un loisir, un seul: dormir.

Aux Jeux d'Athènes, le Néerlandais sera le porte-étendard de la marque Nike, devant Marion Jones, Tim Mongtomery et Lance Armstrong. La firme voulait enrôler l'homme le plus rapide du monde sur 100 m. Elle l'a appâté avec un contrat faramineux, d'une durée de quatre ans. Aujourd'hui, «VDH» trimbale ses airs de gendre idéal avec une douce insouciance. Tout juste regrette-t-il l'intérêt poli que son peuple porte à la natation, les Pays-Bas où, dit-il, «les employés des piscines en savent moins sur notre sport que le premier garçon de café en Australie».

Aux Mondiaux de Barcelone, Michael Phelps a remporté deux titres et dépoussiéré deux records du monde. A 18 ans, le jeune prodige est la nouvelle bête curieuse des bassins. Pas d'extravagance. Juste une méchanceté maîtrisée, une maturité rare, une confiance en soi voisine de l'arrogance. Le culte de la gagne érigé en dogme, servi par un besoin irrépressible de souffrance.

Avant une course, Phelps écoute du rap ou du hardcore. Puis il plonge, oublie tout, et nage sans se retourner. «Deviens le meilleur, ne te repose jamais», lui aboie quotidiennement son entraîneur, le rugueux Bob Bowman. Aux Jeux de Sydney, son protégé est devenu le plus jeune recordman du monde de l'histoire. Dans quelques années, selon les experts, il deviendra le second Mark Spitz ou le nouveau Ian Thorpe. Lui s'y refuse avec véhémence. Il veut devenir le premier Michael Phelps.