Cinéma

Ford contre Ferrari, duel sur un circuit de légende

«Le Mans 66» raconte la lutte à distance qui opposa les deux constructeurs pour la domination de la plus mythique des courses automobiles

En 1971, devant la caméra de Lee H. Katzin, Steve McQueen est Michael Delaney, pilote automobile qui, au volant d’une Porsche 917, va prendre le départ des 24 Heures du Mans pour exorciser un trauma. Une année plus tôt, sur cette même boucle de 13,6 km, il avait été au cœur d’un spectaculaire accident qui coûta la vie à un coureur italien. Plus introspectif que spectaculaire, incompris à sa sortie, Le Mans est incontestablement un des plus grands films de sport de l’histoire. McQueen y est vêtu, comme il l’avait lui-même demandé, d’une combinaison appartenant au Fribourgeois Jo «Seppi» Siffert, qui décédera peu après sur le circuit de Brands Hatch, et à qui appartenaient plusieurs bolides utilisés pour le film.

Les 24 Heures du Mans figurent en pole position des courses de légende. Et la décennie qui précéda la sortie du long métrage de Katzin est probablement celle qui contribua le plus à la construction de cette légende. En 1959, la course est remportée par le binôme Carroll Shelby et Roy Salvadori. Le premier est Américain, le second Anglais. Ils gagnent au volant d’une Aston Martin DBR1 pour le compte de l’écurie David Brown Racing Dept. L’année suivante marquera le début d’une incroyable domination italienne qui verra Ferrari s’adjuger, avec ses prototypes, les six premières éditions des années 1960.

Sur Les 24 Heures du Mans 2019: Le Vaudois Sébastien Buemi victorieux avec Toyota

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, les usines Ford, dirigées par le petit-fils de leur fondateur, sont à la traîne. La menace d’une faillite semble réelle. Pour relancer la marque, un cadre du constructeur américain propose alors un partenariat avec la société dirigée par Enzo Ferrari. Celui-ci balayera d’un revers de main l’offre de ces Yankees arrogants. Vexé, Henry Ford II décide de se lancer dans la course automobile.

Réalisme sidérant

En salles depuis mercredi dernier, Le Mans 66 raconte comment Ford – avec l’aide de Shelby et du pilote Ken Miles, un Britannique exilé à Los Angeles, pilote hors normes au caractère trempé dans l’acier dont on fait les meilleures jantes – développera la GT40, un bolide qui, après un échec en 1965, dominera les 24 Heures du Mans de 1966 à 1969.

Réalisé par l’expérimenté James Mangold (Copland, Walk the Line, 3h10 pour Yuma, Logan), le film propose des séquences de course d’un réalisme sidérant, d’autant plus qu’elles ne reposent pas sur une sur-utilisation des effets spéciaux, tout en célébrant avec la nostalgie nécessaire ces années où les avancées technologiques tenaient plus de l’artisanat, où les voitures étaient conçues par des hommes plutôt que par des ordinateurs. Et sans surprise, dans la peau de Shelby et Miles, Matt Damon et Christian Bale pourraient logiquement s’affronter dans la course à l’Oscar du meilleur acteur.

En version originale, Le Mans 66 s’intitule Ford v Ferrari. Un titre plus approprié, car il souligne le duel qui en est le moteur narratif; c’est finalement moins le triomphe de 1966 que la manière dont Ford va révolutionner le sport automobile en développant un moteur V8 de 7 litres qui importe. Et le film de sport n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il met en scène un duel à la manière d’un western. Ces dernières années, on a pu assister à des confrontations aussi bien en tennis (Borg McEnroe, Battle of the Sexes) qu’en patinage artistique (Moi, Tonya) ou, déjà, en course automobile (Rush). Plus près de nous, le documentaire suisse Russi-Collombin était, lui aussi, passionnant.

Forces cachées

Le duel sportif permet en outre de choisir son camp sans devoir se positionner entre le bien et le mal – on n’est pas ici dans le film de guerre ou le thriller. Finalement, on peut autant se réjouir du triomphe de Ford que regretter la débâcle de Ferrari. Roger Federer et Rafael Nadal en tennis, Jacques Anquetil et Raymond Poulidor en cyclisme, Cristiano Ronaldo et Lionel Messi en football, Alain Prost et Ayrton Senna en formule 1 ou encore Larry Bird et Magic Johnson en basket: ce ne sont pas les scénarios potentiels qui manquent, avec à la clé autant d’histoires de résilience, de rédemption, de courage et d’abnégation – et souvent de lutte contre des forces cachées, comme dans le cas de Ford qui, plus que de terrasser Ferrari, cherchait à asseoir la domination américaine sur ce Vieux-Continent que les Etats-Unis avaient libéré vingt ans plus tôt du péril nazi.


Le Mans 66, de James Mangold (Etats-Unis, France, 2019), avec Matt Damon, Christian Bale, Caitriona Balfe, Jon Bernthal, Ray McKinnon, Josh Lucas, Tracy Letts, 2h32.

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