L’image terrifiante de la monoplace de Romain Grosjean, coupée en deux et dévorée par les flammes après une violente sortie de piste, le 29 novembre lors du Grand Prix de Bahreïn, restera probablement la dernière de sa carrière en formule 1. Sauvé après vingt-huit secondes au cœur du brasier, le pilote franco-suisse de l’écurie Haas, miraculé, ne pourra être au départ ce dimanche de la dernière course de la saison, à Abu Dhabi, qui devait également être la dernière de sa carrière en F1. Souffrant encore de brûlures à la main gauche, Grosjean, sans siège l’année prochaine, a privilégié sa santé en prenant «une des décisions les plus difficiles de [sa] vie», a-t-il déclaré dans un communiqué diffusé dimanche dernier.

La fin de sa collaboration avec Haas, annoncée le 22 octobre, a créé une petite secousse au sein du paddock. A 34 ans, Grosjean tire sa révérence après une carrière longue de dix saisons et 179 courses sous les couleurs de Renault (2009), Lotus (2012-2015) et Haas (2016-2020). Il se place à la troisième position des pilotes français ayant disputé le plus de Grands Prix en F1, derrière Jean Alesi (201) et Alain Prost (199). Un parcours tortueux malgré quelques sommets, qui se termine sur une saison pénible avec seulement 2 points inscrits, à bord d’une voiture en déliquescence. Malgré cela, l’ancien pilote Marc Surer, aujourd’hui consultant pour la SRF, a «du mal à comprendre que Haas se sépare de lui. Je lui ai toujours trouvé beaucoup de talent, mais il est dans la mauvaise équipe au mauvais moment.»

«Cinglé du premier tour»

Romain Grosjean fut souvent caricaturé comme un pilote inconstant, maladroit, incapable de passer le premier virage. Les réseaux sociaux, caisses de résonance, ont exacerbé sa réputation de pilote dangereux, sujet à de nombreuses bévues et provocateur d’accidents en cascade. Le carambolage dont il fut à l’origine au départ du Grand Prix de Belgique, à Spa, en 2012 – qui lui avait valu une course de suspension, sanction rarissime – reste gravé dans les mémoires. Au sein même du paddock, ses relations ne furent pas toujours apaisées. Toujours en 2012, Mark Webber le qualifiait de «cinglé du premier tour» après un accrochage entre les deux pilotes lors du Grand Prix du Japon.

«Dix ans en formule 1, c’est exceptionnel, défend vigoureusement Eric Boullier, son ancien directeur sportif chez Lotus entre 2012 et 2013. En plus, il a été champion dans toutes les autres catégories où il a roulé [Formule Renault, Formule 3, GP2], ce que très peu de pilotes ont fait.» Grosjean a obtenu ses dix podiums chez Lotus entre 2012 et 2015. Une densité inatteignable pour le commun des pilotes. «Il aurait sûrement mérité de gagner une course mais on a toujours su qu’il était compétitif», confirme Alain Prost, quadruple champion du monde de F1. Au crépuscule de sa carrière, nous avons donc cherché à comprendre si Romain Grosjean était victime d’un procès d’intention, en examinant les critiques qui lui furent toujours adressées au prisme de ses statistiques.

Nous avons commencé par les abandons. Grosjean n’a pas fini 50 de ses 179 courses de F1, soit 27,93%. C’est le ratio le plus élevé parmi l’ensemble des pilotes en activité. Il n’a jamais connu une saison complète à moins de trois abandons. Mais ces données ne sont pas aberrantes au regard des moyennes de nombreux autres pilotes. Max Verstappen et Charles Leclerc, deux des hommes les plus prometteurs du circuit, ont respectivement abandonné 22,03% et 22,41% des courses qu’ils ont disputées. Dans un passé récent, un pilote unanimement respecté comme Mark Webber, cité précédemment, totalise 57 abandons en 215 Grands Prix, soit une moyenne de 26,51%, proche de celle de Grosjean.

Nombreux soucis mécaniques

Si la fréquence des abandons du pilote franco-genevois reste plutôt élevée, elle peut être relativisée lorsqu’on examine leurs causes. On ne peut lui en imputer la responsabilité que dans 11 cas sur 50, soit 22%. Ces chiffres ne prennent pas en compte les accidents qu’il a pu causer à ses concurrents sans devoir lui-même abandonner, mais ils tempèrent déjà largement l’idée d’un pilote irresponsable. «Romain a toujours été un pilote agressif mais pas méchant, un peu comme Max Verstappen à ses débuts. Il a dû se battre pour gagner sa place», raconte son père Christian. A l’inverse, cette analyse montre à quel point les soucis mécaniques ont freiné sa carrière, en étant à l’origine de plus de la moitié de ses abandons (52%).

Depuis 2014, Grosjean doit composer avec un matériel défaillant, loin des ambitions de ses deux premières saisons chez Lotus, pourtant jalonnées de promesses. Hormis quelques exceptions, dont un podium arraché à Spa en 2015, ses résultats ont drastiquement chuté, sans qu’il puisse y remédier. «Le pilote n’a pas changé, il a toujours le même talent, les mêmes compétences, assure Eric Boullier. En F1, c’est l’association pilote-machine qui fait les succès. Quand la machine est moins performante, vous demandez davantage à l’homme. Vous mettez ce tandem sous stress, ce qui amène forcément des erreurs. Avec une voiture plus compétitive, il aurait pu se battre pour le titre.»

Un manque de réussite?

Alors, pourquoi tant de haine envers Grosjean? «Les moqueries ont toujours été à un stade très élevé, peste Alain Prost, qui s’entretient régulièrement avec l’intéressé. Il a eu des épisodes malheureux, et on lui a collé des étiquettes. Si vous êtes au sommet, personne ne note vos erreurs, mais quand vous traversez une période trouble, tout le monde cherche la petite bête. C’est un peu l’histoire de sa carrière.» Une carrière où «la chance lui a souvent fait défaut», ajoute Christian Grosjean, comme lors du Grand Prix de Valence, en 2012, où son fils aurait pu s’imposer sans un problème d’alternateur qui l’a contraint à l’abandon. Un ennui mécanique, une fois encore.

L’occasion de rejoindre une écurie plus huppée s’est parfois présentée, sans aboutir. Mais les résultats du Genevois sont toujours restés cohérents, comme le montre le comparatif entre ses performances et celles de ses deux coéquipiers les plus récurrents: Kimi Räikkönen chez Lotus (2012-2013) et Kevin Magnussen chez Haas (2017-2020). Dans les deux cas, le rapport de force lui est plutôt défavorable, notamment en termes de points inscrits (respectivement 390 et 96 contre 228 et 75 pour Grosjean), mais reste équilibré, tant en qualifications qu’en nombre de top 10, par exemple. «Si vous battez Räikkönen en qualifications, vous êtes vraiment très rapide», décrypte Marc Surer, évoquant toutefois un athlète «manquant de constance» et «qui a du mal à concrétiser ses opportunités en course».

Paradoxalement, l’accident de Bahreïn a changé l’image de Romain Grosjean. Ce n’est pas une sortie de piste à ajouter à sa collection; il en est ressorti grandi, presque en héros. Cette fois, personne ne s’est moqué de lui. Grosjean a en quelque sorte prouvé, à son corps défendant, qu’il demeure un sportif respecté dans une compétition périlleuse, haletante, où les participants doivent sans cesse repousser leurs limites. Malgré cette fin d’aventure tronquée, lui aussi aura marqué l’histoire de la discipline.


«Donnez-moi une voiture qui gagne et je gagnerai la course»

Quelques jours avant son accident à Bahreïn, Romain Grosjean avait accordé une interview au «Temps» pour faire le bilan, en toute franchise. Il admet avoir commis des erreurs mais estime avoir souvent été victime de sa réputation et de sa voiture

«Dix ans en F1, c’est à la fois très long et très court.» La carrière de Romain Grosjean dans la discipline reine du sport automobile touche à son terme. Nous nous étions entretenus avec lui par téléphone quelques jours avant le Grand Prix de Bahreïn, où il fut victime d’un très spectaculaire accident qui abrégea de deux courses sa fin de carrière en formule 1. Le pilote, qui se sent «Français en tant qu’athlète et à 99% Suisse en tant qu’homme», ne nourrit pas d’amertume. Il dit vouloir «retrouver le goût de la victoire dans d’autres projets», sans en dire davantage. Son avenir pourrait s’écrire en endurance ou en IndyCar, même si un retour en F1 reste envisageable, à condition qu’un «projet intéressant se présente».

Le Temps: La fin de votre collaboration avec l’écurie Haas a été annoncée le 22 octobre dernier. Comment cette décision a-t-elle été prise?

Romain Grosjean: Monsieur Haas a décidé d’investir moins dans l’équipe. Ils ont donc pris la décision de se diriger vers des pilotes payants, c’est-à-dire qui amènent de gros budgets. La décision a été financière et pas sportive. Je m’attendais à ce que ça se joue entre Kevin [Magnussen, son coéquipier] et moi. Nous deux, je ne pensais pas.

Cette saison, votre monoplace a connu d’importants problèmes de freins. Vous êtes-vous déjà senti en danger en pilotant?

Quand on décide d’être pilote automobile à haut niveau, le risque fait partie de notre vie et on l’accepte. On en a eu des rappels assez violents ces dernières années, avec Antoine Hubert ou Jules Bianchi. Le jour où j’aurai peur, j’arrêterai.

Vous avez souvent été pointé du doigt pour plusieurs accrochages spectaculaires, comme à Spa en 2012. Comment avez-vous vécu ces incidents?

Du mieux possible. Mais c’est très difficile de sortir d’une image qu’on vous a collée sur le front. Je pense que je dérangeais un petit peu, étant le petit jeune qui arrive et qui fonctionne tout de suite très bien. Il y a certains vieux qui n’étaient pas forcément ravis.

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Vos relations avec le reste du paddock ont-elles été compliquées?

Non, elles ont toujours été très bonnes, hormis avec Mark Webber [pilote qui l’avait traité de «cinglé du premier tour»]. J’ai fait une erreur à Suzuka en 2012, où je l’ai poussé au virage numéro 1. Il est venu dans l’hospitalité Lotus pour tout démonter et m’en coller une. S’il l’avait fait, je lui aurais dit: «Sans rancune», parce que oui, j’ai fait une connerie. Mais parler comme il l’a fait, ce n’était pas nécessaire.

Deviez-vous prendre plus de risques pour compenser les faibles capacités de vos monoplaces?

Quand on a une voiture qui est loin d’être la meilleure, il faut rouler à 101 ou 102% pour ne serait-ce qu’aller chercher un petit bout de résultat. J’essaierai toujours d’aller plus loin, ce qui fait que certaines fois, je fais des choses extraordinaires, et d’autres fois, je fais des erreurs.

A cause de ces accidents, vous avez été la cible des réseaux sociaux.

Quand on fait un métier public, on est ouvert aux critiques. Je suis le premier à admettre quand je fais des bêtises mais, souvent, ce que disent les haters n’a aucun fondement. Il suffit de leur montrer que leurs stats sont fausses. Je préfère avoir du caractère plutôt que le charisme d’une huître et passer au travers du filet sans faire de vagues.

Certaines décisions vous laissent-elles des regrets?

J’ai un regret, dont je ne suis pas responsable: la façon dont Lotus s’est écroulée après notre superbe saison 2013. La voiture de 2014 a été une catastrophe et, financièrement, il y a eu de gros soucis. C’est arrivé au mauvais moment de ma carrière, parce que j’étais en train de monter, je me battais aux avant-postes. Je n’ai pas eu la chance d’aller dans une autre équipe où j’aurais pu continuer sur ma lancée.

A cette époque, votre team manager, Eric Boullier, vous qualifiait de «champion en puissance». Que vous a-t-il manqué?

La voiture (rires).

Quelle trace pensez-vous laisser en formule 1?

Peut-être celle du talent qui n’aura jamais gagné de course. A chaque fois que je pouvais potentiellement en gagner une, j’étais là. Mes enfants seront fiers de ce que leur père a fait. Est-ce que j’ai été parfait? Non. Est-ce que j’ai fait des bêtises? Oui. Mais donnez-moi une voiture qui gagne et aujourd’hui je gagnerai la course.