En 1968, la révolte estudiantine gronde, la lutte contre les inégalités raciales s'intensifie, et jamais le sport n'aura si bien fait corps avec son époque. En octobre, aux Jeux olympiques de Mexico, les disciplines se réinventent, les records tombent et le podium devient tribune politique. 50 ans plus tard, «Le Temps» retrace les moments forts de l'événement.

Il faut un réel effort d’imagination pour se représenter la révolution qu’a pu être le saut dorsal de Richard «Dick» Fosbury en finale du concours de saut en hauteur des Jeux olympiques de Mexico. Il faut se figurer que ce qui nous apparaît aujourd’hui comme l’orthodoxie était alors une hérésie, et que ce geste naturel, logique, évident, que les enfants des écoles copièrent dès le lendemain en cours de gym, était la veille encore impensé et impensable.

La révolution fut d’autant plus forte que son auteur, inconnu avant, quitta très vite les sautoirs, gêné par les retombées de son exploit. L’un des derniers sauts publics de Dick Fosbury eut lieu sur le plateau du Johnny Carson Show, entre Bill Cosby et Raquel Welsh. Le «Fosbury flop» fit mieux que survivre à son inventeur. Il prospéra jusqu’à devenir la seule technique utilisée à haut niveau et un nom commun, aux côtés du lutz, du salchow, de la Panenka ou du tsukahara dans les glossaires sportifs.

Avec ma petite caméra 8 mm, je filmais ses sauts au lieu de me concentrer sur les miens. On ne l’avait jamais vu sauter

Michel Portmann, ancien athlète suisse spécialiste du saut en hauteur

Le saut en hauteur ne s’est jamais totalement remis du passage de Dick Fosbury, et Michel Portmann non plus. Avant de s’expatrier au Canada et d’y devenir un éminent universitaire, un entraîneur consacré (équipe de relais 4x100 m championne olympique en 1996) et un dirigeant respecté de l’athlétisme québécois, ce Genevois fut l’un des meilleurs spécialistes suisses des années 1960, record de Suisse en 1969 avec 2,15 m. A Mexico, il fut éliminé dès les qualifications, assez loin de son meilleur niveau. «A cause de Fosbury, explique-t-il. Son style m’intriguait, me hantait. Comprendre comment il faisait m’intéressait plus que mon propre concours. C’était presque un suicide: avec ma petite caméra 8 mm, je filmais ses sauts au lieu de me concentrer sur les miens. On ne l’avait jamais vu sauter.»

Première compétition internationale

Jusqu’en 1968, Dick Fosbury est une aimable curiosité régionale, qui n’a participé à aucune compétition internationale. Son saut dorsal lui a permis d’obtenir une bourse partielle à l’Oregon State University mais n’a pas fait taire les moqueries. Péniblement, il arrache la troisième place qualificative pour les Jeux de Mexico, où il se distingue d’abord par ses absences. La veille de l’ouverture, il part visiter les pyramides aztèques de Teotihuacan avec un lanceur de javelot et deux nageuses, tous entassés dans un camping-car. Au retour, un gigantesque bouchon lui fait manquer la cérémonie.

Il ne s’entraîne qu’une fois avant le début de son épreuve. Surprise totale pour ses adversaires et le public. Et là, les rires deviennent murmures, puis acclamations. La concentration de la foule, happée par sa très longue préparation (balancement des talons aux orteils, serrage et desserrage des poings, regard fixé au sol) qui elle aussi deviendra la norme, le sublime. Fosbury passe tous ses sauts au premier essai, jusqu’à 2,24 m.

Son style, il le peaufine depuis cinq ans. Alors qu’il ne dépasse pas 1,63 m en ventral, il décide à 16 ans de repasser au classique saut en ciseau. Et réfléchit à y apporter des améliorations. «Lors d’un entraînement, expliquait-il en 2008 au Guardian, j’ai senti que je devais faire quelque chose de différent pour effacer la barre et j’ai essayé de soulever mes hanches, ce qui a fait reculer mes épaules, et j’ai réussi. J’ai monté la barre, j’ai réessayé, et successivement j’ai réussi à améliorer mon record personnel de six pouces [15,24 cm] en une après-midi. Ce changement m’a rendu compétitif, et je suis passé de la position assise sur la barre à la position couchée sur le dos.» Son entraîneur n’y croit guère, mais un jour qu’il le filme sautant une barre à 1,90 m, Berny Wagner constate en visionnant ses images que Dick a 15 bons centimètres de marge.

Un avantage technique

Malgré sa victoire, assortie du record olympique (2,24 m), sa technique semble à beaucoup devoir n’être qu'«une combine» et sa médaille d'or un accident de l’histoire. La technique de saut en ventral disparaît avec Vladimir Yashchenko, qui signe le dernier record du monde en style classique en 1978, et vénère depuis son dernier champion olympique, Valeri Brumel en 1964 à Tokyo. Le beau Brumel. Le Noureev du saut en hauteur. Une pureté jamais égalée. «Nous étions beaucoup à penser que le Fosbury flop ne durerait pas, se souvient Michel Portmann. Il s'est très vite imposé et, pour moi, cela reste un regret.»

L’avantage technique du saut dorsal est incontestable, principalement parce qu’il permet de passer par-dessus la barre tout en gardant le centre de gravité en dessous de la barre. «La rotation dans la courbe d’élan permet la transition de la course au saut sans s’écraser, explique Michel Portmann. Mais le saut ventral reste supérieur en termes de sensations. C’est un autre rapport à la barre, un autre travail de visualisation, de prise d’information presque inconsciente au niveau de la cheville et du genou. Tout d’un coup, vous avez l’impression que votre corps décolle. Je n’ai jamais connu ces sensations avec le Fosbury, où vous sautez un peu à l'aveugle.» A 77 ans, Michel Portmann saute encore parfois pour son plaisir, toujours en ventral.

Le Fosbury a-t-il tué le saut en hauteur? Chacun jugera. L’homme, lui, n’a eu de cesse depuis son exploit d’incarner au mieux les valeurs de l’olympisme. «Dick Fosbury personnifie magnifiquement le mens sana in corpore sano des antiques, estime son ami valaisan, le peintre Jean-Blaise Evéquoz. Je lui ai demandé un jour s’il avait eu conscience des répercussions de son geste. Mais pour lui, c’était juste une réponse simple à un problème donné. Il a toujours bien vécu avec cela et il s’est toujours montré à la hauteur de sa réputation.»