Sprint

La foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit

L’athlétisme n’est pas près de trouver un héritier à Usain Bolt, qui prendra sa retraite sportive ce samedi après un dernier relais 4x100 mètres aux Mondiaux de Londres. Le Jamaïcain est de la race des champions qui ne se remplacent pas

L’athlétisme se prépare à sauter dans l’inconnu. Samedi, au terme du relais 4 x 100 mètres des championnats du monde de Londres, Usain Bolt mettra un terme à sa carrière de sprinter. Depuis des années, le Jamaïcain courait plus vite que tout le monde, il entraînait son sport dans son sillage et lui donnait son visage. Il faudra vivre sans lui. Angoissante perspective. Pour tromper la peur du vide, une astuce: dénicher l’héritier du sprinter avant même qu’il ait réalisé ses dernières foulées.

Certains pensent l’avoir déjà trouvé avec le Sud-Africain Wayde Van Niekerk. Ce serait toutefois oublier un peu vite que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit. Même parmi les champions exceptionnels, Usain Bolt n’est pas le premier venu. Les trophées ne font qu’une partie de la légende. Sa personnalité exubérante, sa popularité internationale et son attitude positive se conjuguent pour donner l’impression que ses victoires appartiennent autant au monde qu’à lui-même.

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A la fin de ma carrière, je veux être considéré comme Jordan, Zidane, Pelé ou Ali. Je veux dépasser les frontières de mon sport

Usain Bolt

De cette envergure, ils ne sont qu’une poignée dans l’histoire du sport. Le boxeur Mohamed Ali. Le footballeur Pelé. Plus proche de nous en distance et en temps, bien sûr, Roger Federer. Lorsque le Bâlois se retirera, le tennis devra apprendre à exister sans une icône universelle qui touche autant par son succès que parce qu’il incarne certaines valeurs de respect du jeu et de l’adversaire. Il y a tout cela chez Bolt aussi. Avec, en plus, une pointe d’arrogance qui, dans sa bouche, passe étonnamment sans heurter.

Il en a (notamment) fait la démonstration dans une interview accordée au Monde en 2013. Là où Federer laisse les autres lui tresser des couronnes de superlatifs, Usain Bolt se connecte de lui-même à la grande histoire du sport. «Mon but ultime est de devenir l’un des meilleurs tous sports confondus, pas seulement en athlétisme. A la fin de ma carrière, je veux être considéré comme Jordan, Zidane, Pelé ou Ali. Je veux dépasser les frontières de mon sport.» Pour lui, l’athlétisme n’est pas une fin mais un moyen de marquer son temps.

«Un mec heureux»

Les succès majeurs d’Usain Bolt (8 titres olympiques, 11 mondiaux) l’inscrivent dans la même galaxie qu’un Carl Lewis (9, 8). Qui, un jour, tenta de relativiser le statut du Jamaïcain en le renvoyant à ses seules aptitudes de vitesse. «On peut nous comparer comme sprinters. Mais la chose dont je suis le plus fier, c’est que j’ai participé à différentes épreuves et que j’ai aussi gagné en saut en longueur.» Mais la question de la polyvalence est secondaire. Carl Lewis ne fut jamais très populaire, perçu par ses concurrents et le public américain comme un athlète égocentrique, réservé et prétentieux.

Bolt n’est pas un modèle de modestie non plus. Mais il a su faire de sa haute estime de lui-même un des aspects d’une personnalité attachante, jamais avare de son temps. Ses déclarations aux micros des journalistes ont toujours été fréquentes. Les selfies où il apparaît sont nombreux sur les téléphones portables du monde entier. Et puis il y a ce sourire presque inamovible. Ces grimaces et ces pitreries jusque dans le stade. Cette bonne humeur communicative, et pas surjouée, assurent ceux qui le connaissent bien. «C’est un mec heureux. Ce que vous voyez sur la piste est tout simplement vrai», soutient son agent Ricky Simms.

Engagement social en faveur de son île

Disponible et avenant, Usain Bolt ne devient pas un autre homme une fois le voyant rouge de la caméra éteint. «Je crois qu’il aime les gens, déclarait son collaborateur de longue date l’an dernier dans L’Equipe. Si Usain rencontre votre mère, il va s’intéresser à elle, prendre de ses nouvelles. Beaucoup de grandes stars ne voient même plus ces personnes.» Cette humanité se répercute dans son engagement social en faveur de son île. Il n’a pas attendu d’être riche à millions pour faire acte d’une philanthropie prétexte.

En 2003, il signe son premier contrat de sponsoring avec Puma et y inclut l’approvisionnement en équipements sportifs de l’école qu’il a fréquentée, pour aider d’autres Jamaïcains à suivre sa voie. Quand il apparaît dans une publicité, elle est très probablement filmée en Jamaïque, par une équipe jamaïcaine, dans l’optique de donner un coup de pouce à l’économie locale. «Bolt insiste pour cela», soulignait The Telegraph voilà quelques jours.

Le rêve du ballon

Il n’est pas le premier champion de son espèce. Il ne sera pas le dernier non plus. Mais il est vain de lui chercher un successeur parmi les jeunes sprinters. Son héritier a autant de chance de se présenter sur le tartan que sur un terrain de basket-ball ou un parcours de golf. A ce niveau d’adéquation, ce n’est pas l’homme qui choisit la discipline, mais la discipline qui prend l’homme. Lui, l’athlétisme l’a pris quand il avait 12 ans et qu’il se prédestinait à une carrière de joueur de cricket (comme son père) ou de footballeur (comme ses idoles).

Cela lui fait un autre point commun avec Roger Federer, qui a d’abord rêvé de ballon rond avant de se munir d’une raquette… Mais Bolt n’y a jamais renoncé: l’an dernier encore, ce fan de Manchester United assurait vouloir tenter de devenir professionnel balle au pied une fois sa carrière d’athlète terminée.

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Aucun des attributs classiques du sprinter

C’est Wellesley Bolt, entre autres enthousiastes, qui a poussé son fils à troquer les crampons contre les pointes. Parce qu’il se révélait brillant sur une piste d’athlétisme. Presque étonnamment. Usain n’a aucun des attributs classiques du sprinter. Un corps trop grand. Une scoliose. Et pourtant: à 14 ans, il court le 200 mètres en 22''04. Dès son adolescence, il enchaîne les victoires, les médailles, les records. Il témoignera plus tard d’une capacité extraordinaire à se sublimer lors des grands rendez-vous, monopolisant l’or olympique sur 100 et 200 mètres depuis 2008.

C’est aussi pour cela que le monde a si mal vécu la victoire de Justin Gatlin lors du 100 mètres des championnats du monde de Londres, la dernière course individuelle d’Usain Bolt. Le public se réjouissait du happy-end de l’histoire du Jamaïcain, et l’Américain a arraché la dernière page du livre. Comme une illégitime revanche de l’ancien dopé sur celui qui n’a jamais triché.

L’athlétisme face au spectre du dopage

Comme le cyclisme, l’athlétisme grelotte sous les nuages du dopage. Le roi du sprint n’a jamais pu s’abriter des soupçons. En 2013, Le Monde consacre les deux tiers de son interview exclusive à tourner autour de la question que tout le monde se pose: Monsieur Bolt, êtes-vous dopé? L’intéressé s’en tire en toute fluidité. Evoque la constance de sa progression depuis ses plus jeunes années. Le travail acharné. Et surtout le nombre de contrôles antidopage qu’il subit chaque année en tant qu’athlète de tout premier plan.

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Jusqu’à preuve du contraire, Usain Bolt n’a pas triché. Les titres olympiques, les podiums mondiaux, les records, il a tout obtenu parce qu’il était lui-même, avec ses prédispositions physiques, son parcours, ses priorités. A la régulière. Voilà qui ne va pas simplifier la quête d’un héritier.

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